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Il est de bon ton, dans les milieux autorisés, d’évoquer le tournant que doit résolument prendre maintenant l’école pour s’engager dans « l’ère du numérique », comme on dit, de manière parfois un peu convenue.

Au-delà de l’expression de ce vœu pieux, on entend parfois qu’il est nécessaire pour ce faire, dans le désordre :

  • d’équiper comme il convient les écoles, collèges, lycées et universités de matériels et logiciels adéquats ;
  • de fournir aux enseignants et à leurs élèves les outils et ressources numériques dont ils ont besoin ;
  • de former les professeurs à l’utilisation de ces outils et ressources ;
  • d’intégrer ou introduire le numérique dans les apprentissages ;
  • de développer les usages numériques ;
  • de former les élèves à un usage responsable de l’Internet et du numérique ;
  • ad lib.

Il ressort de tout cela un discours lénifiant, très consensuel, ressassé à loisir un peu partout, au ministère, chez les marchands, dans les centres locaux du Sceren-CNDP, dans les collectivités territoriales, dans les plans de formation académiques, dans les textes universitaires sur le sujet, sur les tables rondes des rares colloques… 

Tout récemment encore, le ministre de l’éducation vient d’installer le nouveau Conseil supérieur des programmes. Dans la lettre de mission qu’il rédige à l’attention du président qu’il a désigné, Alain Boissinot, il écrit : 

… ce conseil, dont j’ai souhaité vous confier la présidence, aura à émettre des avis et à formuler des propositions […] sur l’introduction du numérique dans les méthodes pédagogiques…

puis :

…vous veillerez à intégrer dans vos réflexions et à vos propositions les priorités suivantes que le législateur a souhaité assigner à la refondation de l’École de la République : la formation à l’utilisation des outils et des ressources numériques

Vous voyez, je vous le disais, le numérique est prioritaire — tant mieux ! — et les moyens pour y parvenir sont consensuels. Tout le monde est d’accord, il faut former les professeurs et leurs élèves à utiliser les outils et ressources pour une meilleure introduction du numérique dans la pédagogie.

Tout le monde est d’accord. Mais pas moi !

Et les raisons sont nombreuses.

Ce qu’on nous propose procède d’une vision utilitariste et consumériste. Les acteurs de l’école que sont les professeurs et surtout les élèves y sont réduits à une posture qui les rend dépendants d’une manne supposée qui aurait été conçue, élaborée et stockée à leur intention, dans laquelle ils auraient à se servir, moyennant finances, cela va de soi. C’est aussi la vision caricaturale de la corne d’abondance dont j’avais dit, dans cet article, combien elle était surannée.

Je ne caricature nullement. Tout tend à bâtir ce modèle selon lequel, au-dessus de la mêlée, des marchands pensants — essentiellement à leur profit — construisent et produisent pour le bien des citoyens du bas peuple qui s’agite les outils et les ressources numériques dont ils ont nécessairement besoin. Les gueux !

Quant à introduire le numérique à l’école — beaucoup évoquent plus l’idée à la mode d’intégration —, ceux qui le proposent imaginent sans doute l’école et le numérique apposés, tendant péniblement à construire des passerelles et des liens. Ceux-là oublient que la société, dont l’école fait partie, est déjà numérique, que le numérique n’est plus un sujet en soi car il est déjà complètement intégré, fondu dans les habitudes personnelles, si ce n’est encore dans les réflexes professionnels des citoyens et donc des enseignants. C’est encore plus évident pour ce qui concerne les élèves et étudiants de nos écoles et universités et on s’accordera à observer — c’est un truisme — qu’il n’est plus guère possible de distinguer de leur vie ce qui est du numérique et ce qui n’en est pas.

Alors ?

J’ai toujours pensé que les liens de l’Internet étaient différents sui generis selon qu’ils permettent d’accéder à une ressource supérieure, rare, centralisée, unique, ou qu’ils favorisent l’échange horizontal, pair à pair, non hiérarchisé qui permet la diffusion des connaissances nombreuses et redondantes et l’enrichissement mutuel. J’ai toujours pensé aussi que le vocabulaire était en l’occurrence si pauvre qu’il ne nous permette pas de distinguer ces liens si différents !

Ce que propose le consensus évoqué plus haut, c’est le premier modèle, celui du Minitel ou même du web qui a ses bienfaits, certes, mais qui, même dans ses évolutions récentes n’autorise que des interactions sous tutelle. Je crois, pour ma part, qu’il est possible de proposer au système éducatif un paradigme différent où il s’agirait de s’inspirer de ce que sont fondamentalement l’Internet et le numérique qui en est issu. Car tout cela n’a jamais été conçu, il y a un bon moment déjà, comme un système vertical dans lequel des connaissances, des ressources, des objets seraient concentrés quelque part à disposition de tous. Bien au contraire, le modèle que je vous propose, et bien d’autres avec moi, c’est celui d’un flux horizontal dans lequel, comme c’est déjà le cas, la ressource se partage, s’élabore en commun, où sont promues et mises en avant les activités de création, de publication, de collaboration, de coopération, de construction de contenus en ligne, parfois conjointe et partagée, de co-construction, comme on dit, des connaissances, des savoirs et des apprentissages.

Se repose alors la question de la formation, sur laquelle je reviendrai. Bien sûr qu’il convient que les enseignants maîtrisent outils et ressources, mais il est plus bien plus intéressant, à court comme à long terme, de former ces enseignants à acquérir — conquérir ? — les cultures numérique, médiatique et informationnelle, incluant savoirs et techniques, qui leur permettent de s’engager, résolument, patiemment.

Mais résolument. Et en pleine confiance. Le problème alors, c’est qu’une telle formation ne consiste pas à dire « utilisez, braves gens ! » mais doit mobiliser les compétences de formateurs aguerris à cette acculturation numérique et à ce qu’elle signifie. Et, convenons-en, de tels formateurs ne risquent pas de se trouver en grand nombre derrière les écrans d’une formation en ligne privée — de tout ? — telle qu’on semble peu à peu nous la promettre…

Mais, bon sang !, pourquoi faut-il que ce Conseil supérieur des programmes soit missionné avec des objectifs si peu ambitieux et si conventionnels ? 

Michel Guillou @michelguillou

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Crédit photo : Mechanekton via photopin cc

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