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Saisir.

Je ne sais plus écrire !

Attendez, entendez-moi bien, je ne sais plus écrire avec un stylo… À l’exception notable des mots croisés et du sudoku du Monde et des chèques que je rédige à mon médecin pour lui offrir des vacances aux Seychelles, je n’écris plus jamais. Je tape, je frappe, je tapote, je fais aussi de jolis dessins sur le clavier de ma tablette, qui me propose de compléter automatiquement les mots que je saisis, je dicte parfois quand ce sont des phrases simples ou des textos, mais je n’écris plus jamais.

Finis, les pleins et les déliés de mon enfance ! Et, j’en conviens, lorsque j’ai besoin d’écrire, si rarement, vous l’avez vu, mes doigts semblent gourds et maladroits, je fais des graffitis et des ratures… 

Et j’ai honte !

Je suis perdu pour l’écriture, voire la calligraphie mais suis toujours attentif à soigner mon orthographe et mon orthotypographie. C’est comme ça, on se refait pas.

Et pendant ce temps-là… on continue, à marche forcée, d’apprendre à écrire comme avant, à l’école. Même si, la technologie des stylographes aidant, on ne fait plus trop de pleins et de déliés, la pratique des lignes de « o » et de « a » ou de mots entiers, aux voyelles accentuées parfois, se perpétue… sans que quiconque n’y trouve à redire !

Et pourtant, ces enfants, les élèves, à 14 ans, savent se servir très vite et très bien, sans que personne ne se soit attaché à le leur apprendre, d’un clavier d’ordiphone et rédigent, plus que jamais aucun adolescent avant eux, près de 4 000 textos par mois, partout, devant la télévision, à la table familiale, dans les transports, sous la couette ou, enfin, crime de lèse-majesté, en classe ! Si si, je vous assure.

Que fait-on ? Demain, les terminaux mobiles — je me refuse à les nommer ou les décrire, qui sait ce qu’ils seront ? — seront présents en classe, à tout moment, qui ne permettront que rarement et de moins en moins de lire une écriture cursive. 

Déjà, de nombreux professeurs acceptent, à la demande des élèves, que ces derniers rendent des devoirs saisis sur un logiciel de traitement de texte et imprimés. Et quid des examens qui, pour le moment, ne l’autorisent pas ?

Qui s’en préoccupe ? Quelqu’un, au ministère, à l’inspection générale, au CNDP, au CNNum qui s’occupe de tout, a-t-il été chargé d’une mission de réflexion, chargée de faire des recommandations d’évolution prospective des apprentissages de l’écriture ? Qui s’en occupe ?

Et surtout, quelles conséquences sur les apprentissages de la lecture ? Des chercheurs travaillent-ils là-dessus d’arrache pied ?

Allez, si c’est un secret, dites-le moi à l’oreille…

Dicter.

Mais saisir pour quoi faire, me direz-vous… Nos terminaux intelligents savent presque tous aujourd’hui, ordiphones, tablettes, ordinateurs, comprendre ce que vous leur dites et transformer ce message oral en écrit. Oh ! Il y a bien de temps en temps de petites fautes d’orthographe, de petites confusions, des incompréhensions… Mais ce sont des erreurs qui se corrigent aisément, au fil de la dictée…

Rien de plus pratique que ces logiciels de reconnaissance qui font de plus en plus de progrès et de moins en moins d’erreurs ! Et puis voilà qu’on apprend que nombreux sont les écrivains à utiliser cette fonction et à dicter leurs textes à leurs machines… Tout s’en va à vau-l’eau…

Que fait-on de cela à l’école ? Quelqu’un a commencé à réfléchir, à penser les évolutions, à proposer des parcours d’apprentissage, à peser les avantages et les inconvénients ? 

Et surtout, je repose la question : pour quoi faire ? En classe, à la maison ? Peut-on utiliser ces fonctionnalités lors des apprentissages fondamentaux et initiaux, dès l’école maternelle ?

Publier.

Si l’imprimerie a permis à chacun d’accéder aux livres et donc à la lecture et aux savoirs, Internet, et le numérique dans son sillage, a permis à chaque citoyen d’accéder à la possibilité d’exercer un droit fondamental, celui de s’exprimer, de rendre ses opinions publiques, de faire savoir, de porter ses réflexions et ses idées à la face du monde… 

Moyennant l’accès à Internet, chacun maintenant peut ouvrir gratuitement un blog, créer une page sur un réseau social, envoyer des commentaires, des tweets, écrire des articles, publier…

Oh le joli mot !

Et si l’école travaille déjà sur les compétences liées à l’écriture, à la composition d’un texte, à l’argumentation, au raisonnement, elle ne s’est que si peu préoccupée des compétences nécessaires à la publication, c’est-à-dire à la confrontation de ses opinions à celles des autres, au-delà du cercle familial et amical pour ce qui concerne le journal scolaire, au-delà de la relation au maître pour ce qui est devoir.

C’est nouveau, ça vient de sortir, et ça ne s’apprend pas à l’école. Ceux qui ont travaillé, dans le champ de l’éducation aux médias, à promouvoir l’expression libre des élèves, des jeunes en général, étaient jusqu’ici bien rares. Par ailleurs, encore une fois, cette publication s’avérait le plus souvent, quel que soit le support utilisé, limitée à un lectorat ou auditoire restreints.

Il convient maintenant que l’école prenne en charge ce nouvel apprentissage fondamental, tellement fondamental même que d’aucuns voudraient maintenant, à juste titre à mon, avis, que publier soit reconnu à la hauteur de lire, écrire et compter.

Si ces nouvelles compétences relatives à la publication des élèves semblent apparaître dans les référentiels — je vous parlais du B2I lycée, il y a peu —, c’est évidemment moins pour en promouvoir l’usage que pour en réguler, voire réprimer les excès. Même la CNIL est sur le coup, c’est dire !

On ne donne pas impunément un droit aussi fort à chacun sans que se posent des problèmes d’éducation. Qui s’en charge ? Qui est capable d’en mesurer la dimension ?

Ce serait bien si on pouvait éviter les erreurs et les incompréhensions de ces dernières années, qui contribuent à mettre encore plus de distance entre l’école et les pratiques des jeunes…

Traduire.

Je ne lis presque plus jamais rien en anglais, qui est pourtant la seule langue dont la lecture m’apparaît comme possible et parfois fructueuse. 

En effet, quoique abonné via RSS à de nombreux sites étrangers, il me suffit de cliquer sur un vil bouton bleu, là, à droite, dans la barre supérieure de mon navigateur, pour obtenir une traduction immédiate et compréhensible de l’intégralité de la page. Vous devriez essayer, si vous ne l’avez déjà fait, c’est bluffant !

C’est ainsi que je peux lire sans problème les derniers articles de blogs ou journaux étrangers, quelle que soit leur langue, de Τα Νέα au New York Times

Bien entendu, ces traducteurs automatiques de l’écrit vont fonctionner — fonctionnent déjà — à l’oral de la même manière et il sera possible de converser en français avec un Japonais qui vous parlera en japonais et vous comprendra…  La traduction sera instantanée. Et tout le monde sera content.

La question se pose alors : à quoi cela sert-il d’apprendre à l’école ou plus tard une ou plusieurs langues vivantes ? À s’imprégner de l’histoire et de la culture d’un pays, à comprendre les mécanismes, les sonorités, les subtilités, les tonalités et les racines d’une langue, sans doute… À pouvoir échanger, communiquer, converser, faire des affaires, sans doute pas.

Les langues vivantes prendraient alors le statut qui est celui aujourd’hui des langues dites mortes. On les apprendrait alors pour d’autres raisons que celles de s’en servir.

Les linguistes, dont ceux qui sont très attachés à la francophonie et à la diversité des langues, vont pouvoir se réjouir… Finie, l’hégémonie de l’anglo-américain !

Qu’en pensent les pédagogues ? Qu’en pensent les chercheurs en sciences de l’éducation ? Je ne sais pas. Rien sans doute !

Saisir, dicter, publier, traduire, voilà au moins quatre verbes qui vont devoir se comprendre différemment en environnement scolaire, c’est une certitude. De même, sans doute conviendra-t-il de se poser les mêmes questions pour collaborer, copier, évaluer, participer, d’autres encore…

Qui veut bien s’y coller ? Il est déjà bien tard.

Michel Guillou @michelguillou

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Crédit photo : Fortimbras via photopin cc