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C’est son père qui a eu l’idée.

Rassurez-vous, c’est une boîte rouge en plastique qui ne sert à rien, incapable donc de prendre la moindre photographie…

Zaza, rappelez-vous, c’est ma petite fille à moi que j’ai et que j’aime d’amour. Depuis l’été dernier — rappelez-vous, je vous avais déjà parlé d’elle — elle a beaucoup grandi et s’intéresse à toutes les choses de la vie, les brins d’herbe, le sable, les mouches mortes, son camion, les fleurs, son nombril et surtout tout ce qui vole, les avions, les oiseaux, les insectes, bourdons et autres papillons…

Mais, à mon grand étonnement, les objets technologiques la passionnent, sans doute parce qu’il en sort de drôles de choses, des images, surtout celles qui bougent, des sons… Les ordinateurs de la maison, ma tablette mais surtout les téléphones — comment appeler maintenant ces machins rectangulaires qui ne servent plus guère à téléphoner ? — sont pour elle l’objet d’une curiosité fine et approfondie. Incomparablement plus que la télévision qui n’éveille en elle qu’un vague et furtif intérêt.

Pourquoi nous raconte-t-il tout ça, me direz-vous ? Parce que je me pose plein de questions au sujet, notamment, de sa relation future à ces machines, que je souhaite la préserver d’une éventuelle possible dépendance, que je souhaite participer, autant que je peux, à son éducation. Et en particulier, à l’éducation aux médias qu’elle utilisera, aux images auxquelles elle sera confrontée… Réfléchir avec elle aux contenus qu’elle produira, qu’elle publiera, aux enjeux de la confrontation de ses idées ou opinions à la simple connaissance ou à la critique des autres… Lui apprendre deux ou trois choses que je sais, qui procèdent plus, je l’espère, d’une réflexion profondément humaniste — oui ! — sur la culture numérique que de bidouilles sur l’utilisation des machines… Et de quelles machines s’agira-t-il alors ? Dans dix ans, dans quinze ans quand elle sera adolescente, dans vingt ans…

Je ne veux pas tomber avec elle dans le piège de la fascination des nouveautés technologiques mais j’ai pris conscience, néanmoins, et il faudra bien que nous en parlions ensemble et échangions à ce sujet, que ces outils, ces machines, toujours plus puissantes, plus intelligentes, plus petites, plus belles aussi, et l’usage que nous en faisons modifient si considérablement ce que nous sommes, femmes ou hommes au milieu des autres, en société, qu’à ce titre il convient de s’interroger sur ce qu’elles sont, certes, mais aussi et surtout sur les modifications dont elles sont la cause ou l’origine, sur les choix que nous pouvons faire de leur utilisation…

Que de questions ! 

Sera-t-elle capable d’évoluer dans ces nouveaux mondes virtuels où la sémantique et la donnée sont omniprésentes, d’y être compétente — au sens où elle aura acquis un certain nombre de savoir-faire et de savoir-être adéquats à cette nouvelle citoyenneté — et, dans le même moment, être capable comme je le suis de reconnaître le mouron des oiseaux, l’aubépine, le frêne mais aussi le bouvreuil, la buse, le blaireau, la salamandre et la couleuvre ? Et bien d’autres choses encore… Et sera-ce toujours si important ?

Sera-t-elle capable de mettre de l’ordre — c’est celui dont j’ai besoin, de manière impérieuse, pour ma part — dans ses connaissances, dans l’appropriation de celles qui lui seront utiles, dans le tri de ce qui sera nécessaire, dans le rejet du superflu… dans ses idées, ses recherches, ses investigations, ses curiosités ? Sera-t-elle même curieuse ?

Aura-t-elle besoin, pour échanger, en France ou chez eux, avec des étrangers, d’apprendre leur langue ? Je suis bien certain qu’avant sa majorité il sera possible pour elle d’entendre la traduction de ce qu’on lui dit en japonais ou en slovaque dans le même temps où son interlocuteur, Japonais ou Slovaque, comprendra, sans difficulté et sans l’avoir appris, le français qu’elle prononcera… Quelles conséquences ces progrès informatiques et technologiques auront-ils sur nos rapports aux autres ?

Saura-t-elle seulement écrire ? Sans doute mais saura-t-elle faire les pleins et les déliés d’une belle écriture cursive ? À quoi cela servira-t-il ? 

Saura-t-elle seulement être attentive ? Comment développer chez elle la capacité à mobiliser cette denrée si rare appelée attention ?

Aura-t-elle encore à se poser des questions de droit et de préservation de celui des auteurs quand elle voudra partager avec d’autres le plaisir d’avoir lu ou d’avoir vu ? Ces débats n’apparaîtront-ils pas alors comme ridicules ?

Ridicule aussi le petit appareil photo à Zaza — oui, j’y viens, ne vous impatientez pas ! Quand elle aura vingt ans, continuera-t-elle à prendre des photos comme nous le faisons, avec nos appareils ad hoc ou nos ordiphones à tout faire ?

Et pourquoi prend-on des photos au juste ? Je ne suis que photographe amateur mais j’ai l’impression qu’il s’agit, un peu pour tout le monde, de l’irrépressible et trivial besoin de fixer un moment de vie, cadre, couleurs, formes, mouvement parfois, sans odeurs malheureusement, pour s’en souvenir plus tard et se remémorer ces beaux instants, en le partageant avec ses amis ou proches. Non ?

Si j’en crois ce que je lis à droite ou à gauche sur l’évolution de ces objets numériques, au-delà des lunettes spéciales qu’on attend pour bientôt et ne seront sans doute qu’un vil appendice vite superflu, Zaza devrait porter des lentilles, pour corriger sa vue si besoin, mais surtout pour accéder à toutes sortes de fonctionnalités numériques, prendre des photographies, bien sûr, d’un clin d’œil adroit, les stocker illico dans une banque personnelle disponible en permanence pour les afficher à tout moment dans son propre champ de vision et ainsi, à loisir, changer d’ambiance, de couleur de ciel, ajouter des fleurs à ce triste paysage d’hiver, un paysage marin enchanteur là, juste au coin de la rue, si grise… 

C’est même un écosystème numérique complet, environnement olfacto-audio-visuel mais aussi données nécessaires, qu’elle pourrait partager avec ses voisins ou avec ses collègues de travail pour transformer une réunion parfaitement ennuyeuse en bon moment au bord d’un lagon… 

Ou, encore étudiante, Zaza pourrait-elle ainsi convenir d’un rendez-vous sur Mars avec ses amis pour préparer les partiels du deuxième trimestre… 

Dans vingt ans, il devrait être possible à son professeur de philosophie de lui permettre d’échanger, en grec ancien, avec Platon, à son professeur de littérature de lui présenter l’œuvre de Rousseau sur les rives mêmes du lac de Genève… ou d’aller ensemble en géographie visiter le Taj Mahal… sans quitter les lieux mêmes d’enseignement.

Dans vingt ans… Suzanne aura vingt et un ans et des photos numériques plein la tête, des images animées peut-être, des vidéos, des sons, des odeurs aussi… Pour le pire, disent certains, ou pour le meilleur ?

Dans vingt ans… Suzanne aura vingt et un ans et c’est elle qui choisira.

Michel Guillou @michelguillou

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