Conférence de rédaction.
Une grande radio nationale, intérieur jour, un sombre bureau, 10 h 15. Au mur, un poster d’une bibliothèque de Vieira da Silva. On entend Pierre Lescure au loin qui cause à la radio. On ne sait pas si c’est sur France-Inter ou une autre.

La rédactrice en chef :
- Bon, bon, on se dépêche… Tout le monde est assis, là ? Non ? Tant pis, on commence…

Un journaliste :
- j’ai les chiffres d’audience de la semaine.

La rédactrice en chef :
- Oui, oui, on verra ça plus tard. C’est quoi l’actu, là ? Quelqu’un peut me dire ? Je n’ai rien lu, rien entendu, juste lu des conneries sur Twitter. Je n’ai rien compris à ce que racontent Abiker et Mettout. 

Un autre journaliste :
- On s’en fout de Mettout.

Le premier journaliste :
- Vous ne les voulez vraiment pas, mes chiffres ?

L’autre journaliste :
- Oui, tout de même, il ne dit pas toujours que des bêtises, même si forcément, c’est un peu court… C’est quoi, ces histoires de unes « trash » des hebdos ? On ne parle que de ça sur Twitter. On fait un papier là-dessus ? Ou sur Gaza, faut voir ? Paul, tu fais ?

Un type au fond : 
- Pourquoi moi ?

Le premier journaliste :
- Bon, c’est pas bon, les chiffres.

Le type au fond :
- Je n’y connais rien, moi, à ce qui se passe là-bas. Pourquoi moi ?

La rédactrice en chef :
- Mais qu’est-ce que tu me racontes ? Tu ne connais rien aux unes ? Tu fais comme tout le monde, tu vas au kiosque du coin et tu lis. Va poser des questions à Barbier, il ne va pas se dégonfler. Fais-moi 4 minutes, tu passeras à 7 h 50 demain matin. Non, 2 minutes 30, ça suffira, sauf si Barbier dit des trucs intéressants.

Le premier journaliste :
- Cette tranche-là, c’est là où on a perdu le plus. 13 000 rien que la semaine dernière.

La rédac’chef :
- Hein ?

Le premier journaliste :
- Tu veux que je répète ? On est à la masse, on a Canteloup et Gerra en face et c’est la zone. Tout le monde se casse, tu veux voir la courbe ?  

La rédac’chef :
- Non. Merci. Bon, faut trouver quelque chose. Faut faire un truc sur les jeunes. Les drogués, les dealers, un truc comme ça ? Non ? Ça plait bien, ça, les jeunes… Ou alors l’école ? Il en est où, Peillon, avec ses rythmes ? Non, ça craint, l’école, sans blagues. Il n’a encore rien décidé, non ? On ne va pas aller poser des questions aux instits là-dessus…

Le premier journaliste :
- Facebook ? 

Le journaliste du fond :
- Oui, Facebook, c’est bon, ça. Mon fils a un compte. Et puis, le harcèlement, ça, c’est chaud…

Le premier journaliste :
- Oui, le harcèlement. Comment ils disent, déjà ? Le cyberharcèlement, ah oui. Et puis les suicides, les viols, tout ça. Les pédophiles. Là, il y a de la matière.

La rédac’chef :
- C’est bon, ça. Bon, Coco, tu nous fais un sujet sur les jeunes, hein… Bien pourri, hein. Comment on fait ça, Paul, tu as des idées ? 

Le type du fond, qui a l’air de s’appeler Paul :
- J’en sais rien, moi, j’ai mon fils… Pourquoi tu m’as appelé Coco ?

Le premier journaliste :
 - Bon, on peut commencer par e-Enfance, là. Ils ont toujours des trucs bien graves à raconter, là… Tu appelles la patronne, elle cause bien. Et puis, ils sont agréés par le ministère, pas de souci. L’angle, c’est les jeunes piégés sur Internet, tu vois. Faut élargir à Internet, pas rester sur Facebook. on ne stigmatise pas, tu vois. Mais faut faire peur. Un peu.

La rédac’chef :
- Oui, c’est bien, ça. Je le sens bien, fais-moi 4 minutes là-dessus. Paul, tu m’entends ?

Paul :
- Bon, je demande à mon fils. Il va m’expliquer.

La rédac’chef :
- On s’en fout de ton fils. Bon, on a dit e-Enfance, bonne idée. Non, faut commencer à rappeler les suicides, les chantages. Tu insistes là-dessus, la fragilité des ados, tout ça… Faut surtout parler des filles, c’est plus fragile, les filles ! D’ici demain, tu fais la sortie des lycées, tu m’interviewes tout ça, surtout les filles, tu poses les questions qui vont bien et tu me fais un montage serré là-dessus avec que des trucs qui font peur. Tu vois ? Faut parler des insultes, il faut du vécu, des histoires graveleuses, des machins qui conduisent au suicide, des filles à poil…

Paul :
- Oui, mais bon, à la radio…

 La rédac’chef :
-
Fais pas du mauvais esprit, tu m’as compris. Il faut du harcèlement, beaucoup de harcèlement. Mets des bruits de cour d’école en fond sonore. Il faut que ça tienne en 4 minutes. Ah, il me faut aussi un prof. Appelle la prof de La Rochelle, là, tu sais… Tu vas trouver. Ça va être positif, tu en gardes un peu, mais pas trop, juste un peu.  Bon, tu finis par les traces, ce qu’on ne peut pas effacer, tu vois, ça fait bien peur, les traces… Et hop, tu conclus avec un psychanalyste, il faut du contenu, on est sur le service public… Non, tu ne conclus pas, tu finis par le harcèlement, les arnaques, le chantage, tu vas bien trouver quelque chose, en Afrique de préférence, ça fait encore plus peur… Et tu reparles des suicides.

Paul :
- J’ai des frissons.

La rédac’chef :
- Mets une veste. Bon, ça, c’est fait, ça passera juste avant le journal. Robert, tu me fait un édito sur l’immigration ?

L’autre journaliste :
- Ça roule. 

Michel Guillou @michelguillou

Note : C’est de la fiction, hein, ça n’a jamais existé ! Ça se saurait !

Crédit photo : nyoin via photopin cc

  1. neottia2 a publié ce billet