À la fin du dernier millénaire, alors que l’Internet devenait populaire, que le web grandissait et que les médias commençaient à vouloir s’y glisser, ne sachant d’ailleurs pas trop ce qu’ils pouvaient en faire, l’occasion m’a été donnée de m’interroger sur ces mutations avec des professeurs grecs et français de FLE, à l’Institut français d’Athènes. Une bonne manière de finir l’été, en quelque sorte.

L’objectif était de travailler sur les médias en ligne et, en particulier, bien entendu, sur la presse francophone, alors en pleine évolution. Ce qui me semblait caractériser cette dernière sur les sites de presse en ligne — pas encore de « pure players » à l’horizon ! —, c’était la volonté des médias de vouloir fidéliser le lecteur en lui proposant de réagir sur l’actualité avec la rédaction. D’où la multiplication de dispositifs techniques, plutôt mal fichus, d’ailleurs, ouvrant des espaces d’expression, sur le modèle élargi du traditionnel courrier des lecteurs, où ces derniers pouvaient échanger avec la rédaction mais aussi entre eux.

Généralement, on a appelé ça des forums, qui étaient alors souvent très nombreux et thématiques. Rapidement aussi, on s’est aperçu que la liberté d’expression avait des limites — oh ! la grande découverte ! — et qu’il devenait opportun d’assigner à certains pigistes, car la tâche n’était pas considérée comme noble, la fonction de régulateur et de modérateur.

Faisons alors un grand saut de dix à douze ans jusqu’aux « community managers » et à Twitter…  

Bon, on sait bien que, depuis un moment déjà, il n’est pas un site d’info en ligne qui ne propose, en un lieu bien visible, de relayer et de partager l’information, via Twitter, Facebook, Google+ etc. Ce blog n’échappe pas non plus à la règle. C’est un fait, une information lue mais pas relayée et partagée ne vaut pas grand chose. Elle ne prend de la valeur que par la multiplication des actions de relais et de partage qui la valorisent, au sens propre quand le modèle économique des médias gratuits, par exemple, repose sur les recettes publicitaires.

Twitter, en particulier, média social de masse encore dépourvu de toute publicité, est aussi déjà largement utilisé, depuis plusieurs années, dans les colloques ou autres événements du même type. En général, l’organisateur choisit un « #hashtag » ou mot-clé que peuvent utiliser tous ceux qui veulent interagir avec les conférenciers ou intervenants des tables rondes en les interpellant ou même en les critiquant. Le flux dynamique de tweets s’affiche alors à la vue de tous et un animateur modérateur désigné ou les intervenants eux-mêmes peuvent choisir de commenter telle ou telle remarque, de rebondir sur telle ou telle proposition, d’engager à tout moment le débat avec « la salle ».

Ces dispositifs présentent au moins l’immense avantage d’éviter les insupportables questions de fin de table ronde où l’on fait semblant de donner la parole à l’auditoire et où personne n’écoute plus personne !

Une fois l’événement terminé, il est enfin possible de publier une narration verticale interactive qui récapitule l’ensemble des commentaires et échanges —  voir Storify, par exemple, qui fait ça très bien.

Les médias audiovisuels, au premiers rang desquels la télévision, toujours prompts à se lancer à corps perdu dans une innovation débridée, se sont récemment saisis du phénomène Twitter. Le Blog de l’Atelier nous a expliqué tout ça dans un article récent en donnant la parole à la directrice de la communication Europe de Twitter :

« Les chaînes TV les plus perspicaces ont décelé une occasion d’augmenter l’audience de leurs émissions. Une des meilleures façons de le faire est d’organiser la conversation autour d’un hashtag particulier et d’afficher celui-ci sur le fil afin que les téléspectateurs sachent comment tweeter en direct »

Les mots utilisés dans cet article pour décrire ces interactions sont : « prolonger l’expérience et échanger », « discuter en temps réel », « chacun donne son avis, commente, crée le débat », « commenter en direct », « partager [ses] expériences ». On est donc bien toujours dans l’esprit du web nouveau et des réseaux sociaux, dans la dimension du partage, du débat et de l’échange que connaissent aussi bien les journalistes de l’Atelier que la directrice qui s’exprime au nom de Twitter.

Aucun doute là-dessus pour tous les téléspectateurs qui, le moment de l’émission venu, le plus souvent en direct, participent à fabriquer, à leur mesure, le contenu de l’émission qui se vit autant en ligne sur le 2e écran de la tablette ou du mobile que dans le grand écran 16/9 du salon.

Ce n’est, semble-t-il pas du tout du tout l’avis des journalistes ou des animateurs du grand écran !

Commençons par M6 qui, dans le profil de son compte, annonce déjà la couleur : derrière ce compte, il y a quelqu’un qui répond aux questions ! 

On retrouve le même schéma sur TF1 : si l’internaute veut participer et tweeter, il le peut en posant des questions. En incrustation sur l’écran, on lui rappelle à la fois le « hashtag » et la consigne « Posez vos questions ». 

Les chaînes publiques ne sont pas en reste : il faut suivre Taratata sur Twitter…

Il faut poser ses questions à Laurent Boyer et à ses invités (on peut réagir, il est vrai, Laurent Boyer prend là un gros risque !)…

Ici, dans une émission sur France 3 Côte-d’Azur

Comme il faut suivre « On n’est pas couché » sur France 2 avec le « hashtag » #onpc. Suivre, vous dit-on, qui est le leitmotiv des chaînes du service public. Twitter, c’est fait pour suivre les émissions !

Ce terme « Suivez nous » est d’ailleurs ambigu. S’agit-il de s’abonner au compte de l’émission, ou au fil d’information trié contenant le bon « hashtag » ?

Sur Public Sénat, s’exerce au grand jour la démocratie :

Les radios ne sont pas en reste qui conseillent, comme ici sur RMC :

Pour être tout à fait honnête, on commence à voir, de ci, de là — en si petit nombre que le relever est insignifiant — quelques conseils comme « commentez, réagissez ». Rarement, vous dit-on.

Plus rares encore sont les émissions où les tweets reçus, savamment triés, sont affichés en incrustation à l’écran, même s’ils sont critiques envers les invités ou, plus rarement, à l’égard de la production, des journalistes ou des animateurs. Deux exemples, peut-être : « La nouvelle édition » sur Canal + avec #lne ou, sur France 2 et France 5, les émissions d’Yves Calvi, « C dans l’air » #cdanslair et « Mots croisés » #motscroises.

Le réflexe, pourtant, dans le premier cas est de rester dans un schéma classique et peu dérangeant de questions et de réponses :

De son côté, Éric Scherer, directeur de la prospective, de la stratégie numérique et des relations internationales liées aux nouveaux médias à France Télévisions, principal auteur du blog Méta-média, disait hier aux Tribunes de la presse d’Arcachon, m’a-t-on rapporté car je n’y étais pas, que le journaliste devait redescendre de son piédestal : il n’est plus seul à dire le monde. Par ailleurs, il prédisait pour demain que le journalisme, ce sera surtout beaucoup de nous (lecteurs, auditeurs, spectateurs, citoyens, commentateurs actifs et concernés sur les réseaux sociaux) avec un peu d’eux (les journalistes).

Pour les grands médias de la radio et de la télévision, dont beaucoup disent aujourd’hui qu’ils sont en panne d’innovation — voir cet article, par exemple —, la confrontation brutale avec le numérique s’avère décidément trop compliquée. Si les problèmes techniques sont résolus assez rapidement, les postures professionnelles des journalistes sont mises à mal. Beaucoup d’entre ces derniers ne s’accommodent que très mal de la confrontation au « public », à sa capacité à interagir, à commenter, à gloser voire à analyser, discuter, enfin — quelle outrecuidance ! — à contredire ou désapprouver.

Un exemple récent nous a été donné par la réaction stupide de Patrick Montel, journaliste sportif sur France 2 qui n’a pas supporté, mais alors pas du tout, au point d’annoncer le clap de fin sur Twitter, d’avoir été critiqué suite à un article sur son blog.

Le plus incroyable, dans cette histoire, ce n’est pas tant ce clap de fin que les explications données par P. Montel dans un autre article :

« Il faut évidemment vivre avec son temps. La toile a tissé aujourd’hui des maillons indestructibles qui constituent une source d’information importante pour les journalistes. Soit mais je ne suis pas non plus obligé de prêter le flanc à toutes les bassesses, à toutes les ignominies. »

J’ai lu les bassesses qu’évoque P. Montel. Il y avait certes des tweets insultants auxquels est confronté un jour ou l’autre tout journaliste qui s’expose mais qu’il faut évidemment négliger et laisser de côté. Mais beaucoup des commentaires qui lui étaient adressés étaient des critiques, certes virulentes, mais pas plus que les fameux coups de gueule que se croit autoriser P. Montel à pousser lui-même, comme le nom de son blog le propose. P. Montel interdit à son auditoire ce qu’il s’autorise soi-même !

Par ailleurs, il est intéressant de noter que les avis des lecteurs ou téléspectateurs qui s’expriment sur Twitter sont, pour P. Montel, non des pairs avec qui échanger et partager de l’information, mais « une source d’information importante » !

Cet exemple de condescendance est un parmi beaucoup d’autres. Curieusement, ce bouleversement que connaissent aujourd’hui les journalistes médiateurs de l’information dans la remise en cause des postures qu’ils ont traditionnellement adoptées, me fait immanquablement penser à d’autres médiateurs des savoirs, les professeurs, confrontés à la remise en cause de leurs postures magistrales traditionnelles.

Il est temps maintenant pour tout le monde de redescendre des chaires, des tribunes, des estrades… Les magistères, les mandarinats, l’autorité en général, l’encadrement sont bousculés, confrontés à l’intelligence et à la sagesse collectives des foules. 

Le problème, comme le dit Benjamin Bayart, c’est qu’Internet a donné à tous la possibilité et la liberté d’écrire, de s’exprimer. Le plus incroyable, c’est que nombreux sont ceux, notamment parmi les jeunes, à en user !

Rappelez-vous, sur Internet, personne ne sait que vous êtes un chien !

Michel Guillou @michelguillou

Crédit photo : Phil du Valois via photopin cc