Ceux qui se sont aventurés, ces dernières années, à tracer les grandes lignes de ce que pourrait devenir le numérique éducatif, ont peu ou prou lancé les mêmes idées, dressé les mêmes plans, avec le peu de réussite que chacun sait.

Partout fut proposé, selon des modalités parfois diverses, le même schéma, en forme de trépied : le matériel, la formation, les ressources.

Du coup, à travailler à réussir la consolidation de chacun de ces piliers, on néglige de faire évoluer — radicalement, cela va de soi — les organisations, les systèmes, les hiérarchies, en supposant et en espérant leur capacité à s’adapter. Mais le changement de paradigme est tel, avec la surrection du numérique, et le choc si brutal, que les réformettes et les prises de conscience ne suffisent pas. J’y reviendrai.

Il y aurait tant à dire sur chacun des points évoqués plus haut, notamment sur les erreurs ou incompréhensions qui sont la cause du retard que nous avons pris. Ce billet se contentera de revenir sur l’épineux problème des ressources… que j’avais déjà abordé .

Le modèle de la bibliothèque

Toute notre culture, nos modèles de pensées, nos constructions mentales sont faites sur ce modèle. Nous avons passé notre vie, avec plus ou moins de zèle et d’efficacité, à ranger, à classer, à empiler, à conserver, à stocker.

C’est ainsi, c’est quasi génétique. 

Quand il s’agit de biens matériels, ça va, tout le monde comprend l’utilité du stock organisé. Ranger — et donc savoir retrouver — des casseroles, des vis, des jouets, des affaires… est naturel et souvent obligatoire. Quand il s’agit de bien culturels, c’est un peu plus compliqué, déjà. Ranger des livres, des disques, ne procède pas tout à fait de la même démarche. Il devient vite nécessaire de multiplier les étagères, de mettre des étiquettes, des repères, des index, diraient certains spécialistes, pour s’y retrouver.

Pour ce qui concerne les ressources numériques, quelles qu’elles soient, bardées de leurs métadonnées, tout devient beaucoup plus compliqué. Oh ! on a bien essayé de reproduire les mêmes schémas ancestraux et de fabriquer de grandes bibliothèques numériques officielles ou pas, de classer tout ça en découpant et le rassemblant sur des supports matériels (clés, disques mobiles, cédéroms, dévédéroms) ou dématérialisés (web et succédanés) mais rien ne fut vraiment très concluant. Même le commerce ne s’y retrouve pas, c’est dire !

Dans le domaine scolaire, on a successivement observé l’arrivée :

  • des catalogues conventionnels et tristounets des éditeurs scolaires, tardivement venus au numérique ;
  • de tentatives pour fédérer les ressources que ces éditeurs produisent ou recyclent, dans des « canaux » ou « kiosques » numériques proposés via les ENT aux collectivités ou aux établissements ;
  • d’initiatives privées, individuelles — des profs qui partagent les ressources qu’ils produisent sur des sites persos ;
  • d’initiatives collectives — de nombreuses associations de professeurs spécialistes s’y essaient et partagent et échangent des ressources diverses de grande qualité ;
  • d’initiatives de grande ampleur, institutionnelles ou académiques, pour fédérer, classer, centraliser, stocker des ressources issues de tous les milieux, gratuites ou commerciales, libres ou bardées de droits (Correlyce, Caren, Sialle, Educasources, Audio-lingua, etc.), certaines d’entre elles adoptant — c’est un progrès — des modes de production collaboratifs ;
  • d’une autre initiative ministérielle soutenue par le grand emprunt, un portail dit « catalogue chèque ressources du plan numérique », énième manière de tenir à bouts de bras une édition scolaire privée souvent moribonde et incapable d’innover.

Tout récemment encore, la création d’un nouveau grand portail éducatif de ressources numériques diverses a été évoquée par les deux derniers candidats à l’élection présidentielle comme, après sa nomination, par l’actuel ministre de l’éducation. On parle d’un nouvel espace de stockage central et centralisé, piloté par une agence nationale des usages numériques.

Il s’agit là d’une proposition tellement consensuelle qu’on la retrouve émise quasiment dans les mêmes termes tant dans les rapports Fourgous que dans les propositions de la Fondation ADN

Et c’est une fausse bonne idée. À mon avis.

Ce qu’on nous propose n’est qu’un système central, procédant d’une vision traditionnelle verticale descendante, hiérarchique. C’est du Minitel 2.0, parce que ça ne se conforme en rien à la façon dont se diffusent, se distribuent, se transportent, s’échangent aujourd’hui les données et ressources numériques, de manière très horizontale. Dans un milieu scolaire comme dans la vraie vie.

C’est du stock, qui préserve du contrôle, de l’influence, de la capacité créatrice des utilisateurs, du stock qui confisque, du stock qui assigne aux utilisateurs citoyens un rôle unique de consommateur… Et ce n’est pas ça l’Internet.

La logique nécessaire du flux

Benjamin Bayart ne manque jamais une occasion de rappeler que le réseau a permis aux citoyens d’user de leur droit à l’expression publique et universelle et qu’il s’agit là d’un acquis nouveau et considérable. 

Dans un article récent, je me demandais, sans trop m’inquiéter, ce que deviendrait le numérique éducatif sans ressources, gageant alors sur la capacité du réseau, des réseaux, à s’organiser pour produire en leur sein de quoi nourrir l’appétit des foules. 

J’y rapportais aussi que les professeurs avaient appris, depuis longtemps déjà, devant l’inanité des ressources commerciales proposées non interopérables, à produire les leurs, à les échanger, à les partager, sur des sites web collaboratifs ou, mieux, dans d’occultes réseaux pair à pair, dans le plus joyeux bordel ambiant, en l’absence de validation institutionnelle

C’est ce type d’échanges qu’il est nécessaire de promouvoir, une diffusion horizontale de toutes les ressources numériques éducatives, non validées a priori, images, textes, vidéos, animations, sons, sous toutes leurs formes, cours, manuels, exercices, diaporamas, séquences, parcours, progressions, évaluations, par des applicatifs utilisant, de préférence, des protocoles de communication pair à pair (peer-to-peer ou P2P) ou se rapprochant de ces derniers.

Le débat en cours sur la taxation des moteurs de recherche, supposés coupables de gagner de l’argent en pointant sur les infos élaborées par les médias, permet de rappeler à tous ceux qui veulent s’associer à cette stupide idée de taxation qu’une information — et cela vaut de la même manière pour une ressource éducative — ne produit de valeur, non par le fait qu’elle existe quelque part, mais parce que des liens l’indexent et la valorisent, permettant ainsi sa diffusion, ce qui est la raison d’être de toute information ou de toute ressource.

L’image ci-contre, qui me rappelle la façon dont je m’amusais, avec mes camarades, dans la cour de récréation, quand j’étais môme, illustre assez bien, à condition de multiplier les fils et les boîtes, la façon dont se diffuse aujourd’hui la connaissance, dans une logique de flux permanent. Les ressources commerciales non neutres et « propriétaires » s’accommodent mal de ce type de diffusion. Il y a certes un nouveau modèle économique à trouver, et les éditeurs, scolaires ou pas, vont devoir y réfléchir, de telle manière à l’adapter au réseau, tel qu’il est, et non tel qu’ils voudraient qu’il soit.

De la même manière, l’encadrement de l’Éducation nationale sera aussi contraint à adopter d’autres modes de pilotage qui soient plus respectueux de l’intelligence collective et qui ne censurent pas l’innovation et l’initiative. Le rôle des cadres et de la hiérarchie doit nécessairement évoluer pour mieux accompagner, pour conseiller, susciter, proposer, émettre des éléments d’évaluation permettant aux usagers, les enseignants, de valider eux-mêmes les ressources a posteriori… Pour les cadres aussi, il faudra changer de posture, de manière radicale, et oublier les modes de management du passé.

Une autre manière de refonder l’école ?

Michel Guillou @michelguillou 

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Crédit photo : Boby Lize et  FadderUri via photo pin cc

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