L’engagement

Seul l’été est ainsi propice à des lectures dont je n’ai pas l’habitude. Ainsi le feuilletage du Monde daté du 19 juillet dernier me fait tomber, dans son encart Planète, sur un article intitulé « Dans les pays les plus pauvres, le téléphone mobile devient un outil de développement ». On le trouve aussi en ligne ici.

Rémi Barroux nous y raconte comment l’absence totale d’infrastructures en téléphonie fixe dans ces pays dits pauvres a conduit à un développement très important de la téléphonie mobile. Ainsi, dans un pays comme le Sénégal, le taux d’équipement par foyer est-il devenu, maintenant, plus important (85,8 % déjà en 2009) qu’au Canada et même qu’aux États-Unis.

Le téléphone est ainsi devenu, en quelques années, dans nombre d’états, un formidable outil de développement dans les domaines de la santé et de l’information. Il a par ailleurs donné un coup de fouet magistral à l’économie, au commerce local, à l’emploi et, bien sûr, à l’éducation.

Bien sûr, tous ces téléphones ne disposent pas encore tous d’Internet mais, là encore, c’est dans ces pays que la progression dans ce domaine est la plus forte, tant est déterminé l’engagement numérique de ces sociétés au service de l’économie, du progrès et du développement.

L’angoisse

Pendant ce temps-là, notre ami Finkielkraut, qui nous a déjà fait tant rire ici-même,  et , nous livre, sur la radio numérique qu’est France-Culture, les pensées avant-gardistes de Milan Kundera, déjà ressassées par Beigbeder. C’est l’Express qui nous raconte tout ça dans cet article.

Selon Finkielkraut ainsi conforté, Kundera, dont Pierre Assouline nous dit qu’il refusait déjà de passer à la télévision, refuserait maintenant que ses livres paraissent maintenant sous une forme numérisée !

Pierre Assouline décrypte avec justesse :

[Kundera] est l’archétype de ces personnes terrorisées par ce qu’elles sont impuissantes à maîtriser, voire même à simplement utiliser. Il s’est convaincu que ceci allait tuer cela et que le livre allait mourir. Il est la dernière personne à qui l’on pourrait faire comprendre que le livre et le texte ne font plus un mais deux. Ce n’est pas grave mais son discours vaut par son côté pathétique, dans l’acception la plus noble du terme, et crépusculaire.

Pathétique et crépusculaire, certes. Désopilant et un tant soit peu obscurantiste, aussi.

La frousse

Il en est d’autres encore qui regardent passer les trains ou restent à quai, vous choisirez l’image qui convient le mieux. En plein été, le directeur général de l’enseignement scolaire vient de signer, au Bulletin officiel n° 29 de juillet 2012, le nouveau cahier des charges de la formation pour les (sic) « professeurs, documentalistes et conseillers principaux d’éducation ».

Je passe rapidement sur le fait, parfaitement incroyable, que le Dgesco ne sache pas que les documentalistes sont des professeurs comme les autres ! Je passe encore sur la tonalité particulièrement soporifique de ce document car, même si on ne peut attendre d’exaltation ou même simplement d’enthousiasme du texte d’un tel feuillet, on peut espérer attendre qu’il donne au moins un peu envie aux jeunes ou apprentis professeurs ou CPE de faire ce métier. C’est très loin d’être le cas, au moment même où la désaffection est si grande pour y accéder.

Concernant la formation qui doit être dispensés en master, on peut lire ce long et ennuyeux paragraphe : 

Il se termine par ces lignes, ici surlignées en bleu, qui valent, à elles seules, leur pesant d’arachides :

La formation intègre également l’utilisation, dans le cadre de l’enseignement, des outils et des ressources offerts par le numérique. À cette fin, elle peut s’appuyer sur le référentiel de compétences du certificat informatique et internet de niveau 2 (C2i).

Il y aurait tant à dire, sur ces 2 lignes ! Sur la réalité de la formation derrière les mots, sur la division dépassée du numérique en outils d’un côté, ressources de l’autre, sur le numérique qui « offre », sur la référence — possible ! — au C2i, si dépassé, si caricatural, si peu ambitieux, si peu pédagogique même !

Le commentaire ci-dessus de Pierre Assouline pourrait aisément être repris au compte de ce document si frileux.

Faut-il rappeler, comme bien d’autres l’ont fait avant moi, en d’autres lieux prestigieux — j’ai déjà évoqué tout cela dans des billets précédents — que la société vit sa révolution numérique pleinement, certains pays plus vite que d’autres, cf. supra, que la plupart des entreprises ont déjà décidé sans tarder de s’appuyer sur les fantastiques évolutions humaines, sociétales et économiques pour s’engager résolument dans cette voie ?

Faut-il rappeler que les jeunes, eux, s’y prélassent langoureusement pour leur plus grand profit ?

Oui, il faut sans doute le rappeler sans cesse tant paraissent dérisoires les deux petites lignes ci-dessus dans un cahier des charges destiné à dessiner les contours de la formation des enseignants de demain. Rappeler qu’il s’agit maintenant de tremper les étudiants dans un bain culturel ethnique et numérique, bien sûr, à l’image de ce qui se fait avec talent, par exemple, au Centre de culture numérique de l’université de Strasbourg. Rappeler aussi que la mission de l’école devrait être de former les jeunes, ses élèves, pour les métiers et la société de demain et non ceux d’hier, que l’engagement numérique de l’école, de ses maîtres, de ses cadres, jusqu’à son ministre, devrait être complet, résolu, définitif, confiant.

Oui, confiant, car comment expliquer autrement que par la peur (voir l’intertitre ci-dessus) ce refus de s’y confronter, ce refus de mettre en cause des postures ou des méthodes surannées, ce refus de définir de nouveaux contenus d’enseignement, de nouveaux apprentissages, ce refus de l’innovation numérique ?

J’aimerais conclure avec le même propos que mon billet précédent : « Une chose est pourtant certaine : la refondation de l’école sera numérique ou ne sera pas. »

Je voulais ce billet optimiste et j’ai eu un peu de mal, sur la fin. Pardon. Je vais essayer de penser au Sénégal.

Michel Guillou @michelguillou 

Licence Creative Commons

Crédit photo : postaletrice et MarkKelley via photo pin cc