Décidément, les vœux du président de la République sont l’occasion renouvelée de réflexions sur l’évolution des pratiques en société, des armes que se donne cette dernière pour prévenir les mauvais usages et interdire les déviances outrancières.

Hier 31 janvier, c’était la presse et les médias qui étaient à l’honneur. Pour ces retrouvailles dont tout le monde s’est accordé à dire qu’elles étaient, cette fois, un peu tendues, l’Élysée avait souhaité, pour rendre ce moment un peu plus convivial (sic), que ne soient pas admis dans la salle les appareils photos.

Que croyez-vous qu’il arriva ?

Toutes ces racailles de jeunes journalistes irrespectueux des consignes présidentielles ont alors sorti leur ordiphone préféré et ont mitraillé à qui mieux mieux pour immortaliser l’événement, comme nous le montre un article d’Owni dont est tirée la photo ci-dessus.

Parlons d’autre chose…

La campagne nationale contre le cyber-harcèlement prend, en se rapprochant de la période électorale, une nouvelle dimension. Le site du ministère de l’Éducation titre sur cette campagne sur toute sa largeur et un large dossier en ligne y est consacré. C’est la grande affaire du moment. À l’occasion du récent colloque dont j’ai déjà parlé dans cet article, organisé le 10 janvier dernier par l’Institut national des hautes études de la Sécurité et de la Justice, le ministre de l’Éducation nationale a eu l’occasion de réaffirmer sa volonté, soutenu en cela par Facebook ©, de supprimer les comptes des jeunes supposés harceleurs de leurs camarades. Non mais !

Que croyez-vous qu’il arrive alors dans ce cas ?

Bien évidemment, d’autres comptes sont créés illico et tout continue comme avant…

J’ai déjà eu l’occasion de dire ce que je pensais de ce problème du harcèlement. Il faut juste comprendre, en l’occurrence, que tout cela n’est pas très nouveau mais prend un tour différent avec l’Internet et les médias numériques. Alors qu’auparavant le harcèlement se limitait à des paroles dans la cour de l’école et à ce qui était écrit sur le mur des toilettes, ce dont chacun se fichait à peu près, tout prend un tour plus dramatique avec l’exposition des dits écrits sur une page Facebook accessible à « un certain nombre d’amis » et dont le monde entier peut parler sans l’avoir vraiment vue ! Car c’est aussi une caractéristique de la fantasmatique numérique que tout le monde déplore ou évoque même seulement des faits ou des événements sans ni les avoir vus ou lus ni même en connaître le moindre détail.

Je répète que je ne veux pas nier le harcèlement ni même le harcèlement en ligne. Et je plains sincèrement les victimes, car il y en a aujourd’hui comme hier. Mais je dis que tout cela ne serait jamais arrivé si :

  • on n’avait pas, à l’école, dans un premier temps, fait comme si les blogs, les réseaux sociaux, ça n’existait pas !
  • on n’avait pas, sur les réseaux des académies, des écoles, collèges et lycées, dans les salles de travail et les CDI, systématiquement censuré et interdit l’usage de Facebook et des réseaux sociaux (notez la contradiction avec le point précédent) ;
  • on avait pris la peine, comme je l’expliquais récemment dans cet article, en associant l’ensemble des acteurs de l’école, y compris les parents, à leur rédaction, de convenir de règles d’usage ;
  • on avait bien voulu ne parler à l’école à ce sujet que d’éducation, d’abord d’éducation, puis encore d’éducation et enfin d’éducation.

Et n’envisager la répression et l’interdiction qu’en tout dernier recours…

Il est interdit d’interdire ? Non, bien sûr. Mais derrière le titre de ce billet, emprunté au langage soixante-huitard, un tantinet provocateur, vous l’aurez compris, il y a, dans les deux exemples proposés à votre réflexion dans ce billet, d’une part l’interdiction des ordiphones à la réception de l’Élysée, ordiphones eux aussi bannis de l’école, d’autre part l’interdiction des réseaux sociaux, de Facebook ou le bannissement des mauvais élèves incivils, la même idée, celle que l’interdiction sans réflexion sur les enjeux et travail éducatif préalable n’a pas le moindre sens !

Il ne reste plus qu’à attendre qu’on interdise aux journalistes d’utiliser Twitter ou Facebook…

Michel Guillou @michelguillou

Crédits photo : jonandsamfreecycle via photopin ccSylvain Lapoix et Ophelia Noor via Owni cc