Tout m’intéresse, vous me connaissez, en matière d’éducation aux médias numériques.

Pink Sherbet Photography - cc-by-2.0

C’est ainsi que j’ai souscrit, entre autres, un abonnement au flux de l’excellent site a-brest qui produit ou relaie des contenus habituellement fort intéressants sur ces sujetsL’autre jour, je tombe sur cet article qui reprend un article identique déjà publié sur le site de l’Artesi Île-de-France, lequel reprenait gaillardement une information du secrétariat d’État chargé de la Famille, laquelle, elle, ne m’avait pas échappé.

Bon, c’est de la bonne communication centrale qui trouve des relais étonnants et successifs dans les collectivités territoriales. Ces dernières ne se posent aucune question ! Et c’est justement ça qui m’interroge…

Sur le fond, de quoi s’agit-il ?

Une non-information, ou plutôt la propagande habituelle, relayée et subventionnée par des pouvoirs publics complaisants, de la création par l’association e-Enfance d’un numéro vert et de la mise en ligne d’un espace Internet ouvert aux familles parce que, dit Claude Greff, la secrétaire d’État, « Internet véhicule aussi le pire et les risques pour nos enfants sont réels ».

Loin, très loin, de proposer, comme elle le prétend, un programme pédagogique d’éducation aux médias, cette association joue sur le registre des angoisses supposées des parents, entretenues parfois par des médias complaisants, pour faire son beurre idéologique et attiser les peurs. 

Je cite cette page assez exemplaire qui décrit leur vision d’Internet : 
- L’exposition involontaire à des images choquantes
- Les pressions psychologiques
- Les blogs diffamatoires
- La divulgation des données personnelles : via les blogs et les chats
- La consommation excessive : notamment de jeux

Si ces risques sont parfois réels — il n’est pas question de les nier , ils ne peuvent être présentés ainsi, a priori, en l’absence de tout autre travail préalable éducatif sur la réalité de l’Internet, son fonctionnement, son histoire, les réussites évidentes, les modifications éminemment positives induites sur la société et les rapports sociétaux, les enjeux relatifs à l’acquisition des connaissances et la construction des savoirs enfin.

Faire de l’énumération de ces risques parfois réels, parfois fantasmatiques, un préalable obligatoire du questionnement des parents et des familles est un déni de l’éducation et un crime contre l’enfance. Quel parent songerait à conduire ses enfants en forêt et ne leur parler que du loup ? Les fables jouent ce rôle, inutile de travestir ou de caricaturer la réalité ! Qui oserait, pour rester dans le même milieu, expliquer ce qu’est une amanite phalloïde sans parler des cèpes et des bolets ? Comment des parents peuvent-ils ne parler du père Noël à leurs jeunes enfants que comme celui qui pourrait, au coin de la rue, ouvrir grand son manteau rouge ? Caricature ? Oui, mais pas de mon côté, soyez-en certains…

Par ailleurs, toutes les études récentes, dont certaines sont mentionnées de manière curieusement très partielle par l’association en question, ont montré que les jeunes, pour la grande majorité d’entre eux, étaient capables maintenant, de manière plus intuitive et efficace, de prévenir ces risques et, lorsqu’ils y étaient exposés, d’avoir alors une réaction raisonnée, responsable et adaptée. En tout cas, plus responsable et réfléchie que les réactions épidermiques et effarouchées de certains adultes…

Alors qu’au plus haut sommet de l’État, on cherche manifestement à réorienter la politique pour « soutenir la révolution numérique » et « promouvoir les technologies de l’information et de la communication », comment est-il possible de laisser les familles et les enfants à l’écart en dressant entre eux et l’Internet la barrière et le traumatisme de la peur ?

Cette antienne de la peur comme fonds de commerce, déjà évoquée dans un article précédent, n’est pas la seule spécialité d’e-Enfance. D’autres associations, agences ou organisations ont bien vu le filon et revendent leurs prestations, à force d’un lobbying intrusif et très actif notamment auprès des élus, aux associations familiales, aux services éducatifs, aux écoles et aux collèges sensibilisés par le corps médical. En effet, ce sont souvent les infirmières, à travers les CESC, qui s’intéressent les premières à Internet, dans les collèges et lycées de France, car elles traitent de celui-ci comme du tabac, de la drogue ou du Sida ! Voir à ce sujet un ancien mais non moins excellent article.

Certains médias, plus vigilants que d’autres, avaient déjà relevé , et , que tout était bon pour vendre de la peur et du fantasme, en utilisant une rhétorique dont on aurait jamais imaginé qu’elle puisse être reçue de manière aussi servile et complaisante dans le monde de l’éducation.

Il y a peu, afin de constituer un dossier documentaire relatif à l’identité numérique, j’ai noté le remarquable travail réalisé par le CRDP de Besançon sur le sujet. De nombreuses ressources sont ainsi rassemblées, dont le fort utile et très pédagogique dépliant Mémotice du CRDP de Versailles Ma vie en numérique, ou encore le portail Internet responsable sur Eduscol, beaucoup plus modéré et moins anxiogène. Il est vrai aussi, concernant ce dernier, comme d’ailleurs le Mémotice, qu’on a daigné, à un moment de leur conception, me demander mon avis…

A contrario, on trouve aussi dans ce dossier les fiches de la CNIL pour les jeunes, qui ne sait, elle aussi, parler aux jeunes qu’en termes de peur et de traumatisme, voir mon précédent billet, des références à une organisation suisse douteuse et adepte de cette rhétorique déresponsabilisante, voir ce billet exemplaire, et, enfin, les stupéfiantes et navrantes vidéos produites par la préfecture de police de Paris et son service de communication, avec l’aide de tout une pléthore de bureaux, services et ministères dont l’académie de Paris. C’est le fonds interministériel pour la prévention de la délinquance… (sic) qui a apporté l’argent ! Et c’est la société Temps noir qui fait la production, c’est vous dire !

Allez, on vous en montre une, sans craindre de faire de la publicité, tant c’est affligeant, décalé des vraies pratiques des jeunes, incapable de répondre à leurs attentes… 


Dangers d’internet, la photo d’Amelie par prefecturedepolice

Il y a des jours comme ça où, décidément, on se dit que l’argent public est bien mal employé…

Michel Guillou @michelguillou