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La peur est mauvaise conseillère, dit-on.

À l’évidence, elle est pourtant le compagnon fidèle et dévoué de bien des élites et des intellectuels de ce siècle.

Du côté de la presse et des médias traditionnels, on ne compte plus les prises de parole maladroites de journalistes apeurés, voire affolés, mandarins ou plus humbles, accumulant les gloses immodérées et amères, pestant contre cet Internet qui les déstabilise, les remet en question, les faire descendre de leur piédestal…

Allez, quelques noms dont j’ai le souvenir : Éric Fottorino, Catherine Nay, Alain Duhamel, Philippe Val, Élizabeth Lévy, Denis Olivennes, Patrick Montel

En point d’orgue, le toujours lucide et fascinant Laurent Joffrin : «Il faut rappeler que si le Net est un magnifique outil de diffusion, il ne produit rien. ».

Du côté des artistes, des écrivains, des comédiens, nombreux sont ceux qui n’ont pas résisté à la tentation de dire les pires horreurs à propos du numérique et d’Internet. Vous comprenez : on les critique, on les bouscule, les droits immémoriaux des auteurs sont bafoués. Et surtout, côtoyer la médiocrité insupporte au plus haut point ces intellectuels de haute volée.

Dans ce chœur des aigris, on reconnaît Guy Sorman, Pierre Arditi, Alain Finkielkraut, Patrick Sébastien (la juxtaposition de ces deux derniers noms ne laisse pas de m’amuser), Elizabeth Tchoungui, Frédéric BeigbederAmanda Lear, Jacques Séguela, Mathilde Seigner, Alain Delon

Dans le monde politique, on n’est pas en reste et tout le monde a entendu parler des saillies drolatiques de Nadine Morano, Michelle Alliot-Marie, Martine Aubry, Jacques Myard, Christine Albanel, Luc FerrySégolène Royal, Patrick Ollier, Frédéric Lefebvre, Aurélie Filippetti — oui, oui, la ministre de la culture.

En point d’orgue, tout récemment, François Hollande lui-même : « C’est cela le risque d’internet. C’est la multiplication, c’est le déversement, c’est la diffusion à un niveau jusque là jamais atteint de mensonges et d’insultes. »

Mais pourquoi nous raconte-t-il tout ça, direz-vous ?

Eh bien figurez-vous qu’il en va des élites de ce pays comme des élites de la grande maison « Éducation nationale » : tout le monde a peur.

Mais vraiment très peur. 

La réponse traditionnelle observée des dirigeants est celle de la surveillance généralisée des citoyens, de l’espionnage des internautes et de la censure de fait de leur liberté d’expression, organisant la régulation de cette dernière en confiant à des entreprises privées la responsabilité de dire le droit, de distinguer ce qui est légal de ce qui ne l’est pas, de mettre en place le filtrage des flux sans décision de justice, en promouvant l’irresponsabilité personnelle — cf. les affaires récentes concernant des tweets antisémites, par ex.

Toutes les décisions politiques vont dans le même sens en ne défendant pas la neutralité des réseaux, en dépouillant le citoyen de ses droits élémentaires, en le privant méthodiquement de ses libertés fondamentales. Les lois qu’on nous promet pour demain vont toutes dans le même sens. Sous prétexte de fixer le cadre des libertés numériques, elles en organisent la mise à mal. Sous prétexte de faciliter l’accès à la culture, elles réglementent les accès à cette dernière, en confiant notamment à des autorités indépendantes, dont celle en charge de l’audiovisuel, la responsabilité de la régulation des contenus numériques en ligne.

Si on a du mal à comprendre que toutes ces décisions soient dictées par la peur plutôt que par la raison, on ne peut décemment pas reprocher à des hommes politiques d’exercer leur pouvoir, même si on n’agrée pas leurs motivations.

Dans le système éducatif, la peur est partout, vous disais-je, la raison nulle part, ce qui est pour le moins dommage, et le pouvoir s’exerce de manière immodérée avec ouverture de parapluie à tous les étages d’une hiérarchie sclérosée et strictement verticale.

Ainsi, depuis le début de ce millénaire, sous le fallacieux prétexte de la nécessaire protection des mineurs, on a organisé dans le système scolaire le filtrage en grand de l’Internet, renforçant l’irresponsabilité des professeurs et privant les plus engagés d’entre eux de leur liberté d’accès aux ressources dont ils ont besoin, part de leur liberté pédagogique — on ne compte plus les réseaux d’établissement ou les centres de documentation où on n’accède pas à des services entiers de l’Internet, YouTube, Dailymotion, Facebook, Twitter, Wikipedia (si, si, je vous assure), etc.

Les décisions de filtrage sont le plus souvent prises de manière autoritaire, sans possibilité de négociation ou d’accommodement, aux différents niveaux de la hiérarchie, les services rectoraux, les chefs d’établissement, les référents numériques, les professeurs documentalistes eux-mêmes, les entreprises de maintenance, par la magie de l’exercice de leurs micro-pouvoirs respectifs. 

C’est tellement jouissif et facile de tourner le bouton d’Anastasie !

Ainsi, depuis le début de ce millénaire, sous le fallacieux prétexte de la restauration d’une autorité professorale supposément entamée, on a organisé dans le système éducatif, par la loi ou l’enrichissement des règlements intérieurs, la privation systématique et irraisonnée de la liberté des élèves d’utiliser si besoin leur terminal personnel d’accès à la connaissance, lequel contribue généralement à prolonger et renforcer leur identité et leur vie sociale, voir à ce sujet l’excellent et récent billet de Yann Leroux.

Ainsi, depuis le début de ce millénaire, on a organisé la censure de fait de la liberté d’expression des élèves en réprimant très sévèrement les abus de cette dernière sur les blogues ou les réseaux sociaux plutôt que de mettre en place les mesures éducatives nécessaires. Ainsi, depuis le début de ce millénaire, on a censuré, les chefs d’établissements les premiers, au mépris de la législation le plus souvent, les journaux scolaires ou lycéens, sur papier ou en ligne. Ainsi, depuis le début de ce millénaire, on a organisé dans les lycées la censure des modes d’expression ou de construction de leur citoyenneté choisis par les élèves eux-mêmes dans le cadre de la vie lycéenne.

Il est possible de multiplier à loisir les exemples qui montrent que l’exercice compulsif de ces micro-pouvoirs est une réponse irraisonnée à la peur panique de l’Internet ou des espaces numériques.

Plus récemment, toujours mue par la peur et à ce qu’on peut gagner à l’entretenir autour de soi, l’AFUL propose aux enfants de dessiner les menaces informatiques ! De son côté — on voit bien ce qu’elle a à y gagner —, une compagnie d’assurance s’associe aux gendarmes pour aller délivrer un permis Internet en CM2, au mépris de toute démarche éducative.

Le ministère soi-même, pour rassurer les parents et les foules enseignantes et administratives apeurés, promeut un site appelé « Internet responsable » dont j’ai montré, dans ce billet, qu’il n’était, sous prétexte d’éducation aux médias, qu’une tentative de plus d’imposer une morale numérique normalisée et, de fait, antiéducative et privatrice de droits et de libertés.

Enfin, au moment ou il apparaît comme urgent et prioritaire de donner à « publier » le statut de compétence d’apprentissage fondamentale — et non pas « coder » qui n’est qu’un des aspects de la publication —, l’école devra nécessairement se donner pour mission de restaurer les libertés fondamentales qui permettront à la fois la mise en œuvre des apprentissages afférents et la restauration d’une citoyenneté numérique pour ses élèves.

Encore convient-il d’avoir confiance et de laisser place à la raison.

C’est là l’essentiel du propos que je tiendrai samedi 5 avril à Arsac, sur la table ronde intitulée « Liberté » sur laquelle l’ANAÉ/Éducavox a la courtoisie de m’inviter.

Michel Guillou @michelguillou

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Crédit photo : Claude… via photopin cc ; merci à Slate et Owni pour les citations.

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On nage en pleine confusion ! 

Je lisais ce matin, reproduit sur Educavox, un texte dont le but est de faire le point sur… En fait, on n’en comprend pas trop bien les motivations, même si l’on semble deviner qu’il s’agit de promouvoir l’enseignement de l’informatique et du code. Mais l’auteure parle à l’évidence de sujets qu’elle ne maîtrise pas. Elle commence par accumuler les syllogismes, dont le principal et le plus couru énonce qu’il convient d’enseigner le numérique donc l’informatique. Elle mélange tout ensuite en titrant sur « HTML comme 3e langue » (quelles sont les deux autres ? mystère !) car, si HTML est bien un langage de balisage et de description de page, il n’est en aucun cas un langage de programmation. Elle confond encore création et publication, programmation et fabrication. Cerise sur le gâteau enfin, tout en concédant ne pas savoir quels langages on utilise à la Code Academy, elle annonce toute fière savoir que l’école 42 privilégie UNIX, qui n’est pas un langage mais un système d’exploitation !

Allez y comprendre quelque chose !

Ce texte est assez emblématique d’un état assez vaporeux de la réflexion sur tous ces sujets, au cœur du numérique, dont le point d’orgue fut, sans doute, l’inénarrable, désopilant mais néanmoins comminatoire rapport de l’Académie des sciences de 2013.

Des technologies vraiment « nouvelles » ?

Je reviens un instant sur l’auteure journaliste du texte en première référence puisqu’elle se présente, à l’image de nombre d’autres, comme spécialiste des NTIC. Elle n’est pas la seule à faire précéder l’acronyme TIC du « N » signifiant « Nouvelles ». C’est d’ailleurs assez convenu que, dans tous les domaines dont celui de l’éducation, on se présente comme « intéressé par » ou spécialiste des technologies « nouvelles » ou des nouvelles technologies.

À vouloir se forger ainsi un petit air de modernité, en se disant féru de la nouveauté, à défaut de l’innovation, on n’aboutit généralement qu’à ne montrer de soi-même qu’un peu de ringardise car il y a belle lurette que les technologies ou les techniques du numérique ne sont pas ou plus nouvelles !

Très loin de là. La plupart des concepts, des idées, des documents de référence, des techniques de l’Internet et du numérique ont déjà plusieurs décennies et la recherche, le développement et l’innovation d’aujourd’hui ne sont que la simple continuation de ce qui a été largement commencé il y a bien longtemps déjà.

« Faire entrer le numérique à l’école »

Là aussi ou encore, il s’agit d’une phrase très largement ressassée par les cadres pédagogiques dans les réunions éponymes — les cadres administratifs, eux, ne connaissant que l’informatique et encore, de cette dernière, la seule partie émergée de la bureautique.

Par cette phrase, il s’agit donc, pour cet encadrement et les professeurs les plus concernés, de faire comprendre que l’école est ce qu’elle est, intangible, immuable, séculaire, avec ses apprentissages, modalités d’enseignement, méthodes et programmes propres et que le numérique doit peu à peu pénétrer tout cela, par la magie de la supposée notoire formidable capacité de l’école à s’ouvrir au monde qui l’entoure.

Le problème, c’est que ce monde, son économie, sa politique, ses services, son organisation sociale, ne l’ont pas attendue et que le numérique est déjà partout. Sauf à l’école. Je ne caricature pas. Je m’en expliquerai.

Il convient donc simplement a contrario que l’école aille résolument à la rencontre du numérique et fasse un pas — plus encore serait le mieux — pour essayer de le comprendre et d’en intégrer les enjeux et les formidables potentialités. Compte tenu de ce qu’il est possible d’observer aujourd’hui, toutes sortes d’initiatives privées autant collatérales que douteuses, si bien décrites par E. Davidenkoff, qui risquent de mettre à mal ses valeurs immémoriales, il est temps que l’école se préoccupe d’aller à la rencontre du numérique avant d’attendre que celui-ci vienne à elle, façon tsunami.

Les médias bruissent des efforts que font la société et l’économie pour s’adapter au numérique, aux contraintes et promesses pour demain, aux métiers dont personne ne sait encore ce qu’ils seront… Que fait le système éducatif, pour sa part, pour former les élèves et les préparer comme il convient à affronter ces défis ? 

Avez-vous vu mes beaux outils numériques ?

C’est un sujet sur lequel je reviens souvent ces derniers temps car il me paraît symptomatique de l’époque que nous vivons. J’ai récemment encore dit tout le mal que les technologies et les acronymes abscons qu’on utilise pour les désigner avaient fait au numérique éducatif. 

Les enseignants, pour leur part et pour la très grande majorité d’entre eux, ont mis beaucoup de temps à comprendre que le numérique, ce n’est pas que de l’informatique — rassurez-vous ! du côté de l’Académie des sciences, on n’a pas encore compris. Il convient pourtant, maintenant, d’aller plus loin et de comprendre que le numérique, ce n’est pas que des technologies ou des outils. 

Et pourtant, à entendre sur le sujet tous ceux qui s’expriment et qu’on cite, à commencer par Michel Serres ou Bernard Stiegler hors l’école, il n’y a pas de doute : le numérique, ça change tout, de fond en comble, la société, l’économie, les sciences, les techniques bien sûr, mais aussi les modes de pensée, de construction du lien social, d’accès aux connaissances. Dans le système éducatif, on semble aussi avoir compris l’importance du changement d’approche :

Vincent Peillon (profitons-en, il n’est plus là pour très longtemps, semble-t-il) : « Il s’agit d’accompagner réellement une transformation majeure, que certains qualifient d’historique et qui est une transformation de civilisation » ; « Le numérique est d’une importance identique à l’invention d’abord de l’écriture puis de l’imprimerie ».

Alain Boissinot : « Il devient à la fois possible et nécessaire, grâce au numérique, d’enseigner autrement ».

Pourtant, un peu partout, dans les académies et les départements, l’encadrement, les professeurs, comme s’ils étaient sourds à ce qu’on leur dit « là-haut », n’ont que le mot « outil » à la bouche, dans les textes et les paroles publiques, en se référant aux bienfaits supposés d’outils numériques salvateurs, comme s’il allait de soi que leur seule présence en classe allait tout modifier ! On trépigne, on s’impatiente, pour avoir le dernier matériel bling-bling à la mode. Mais on est très loin du compte ! Jamais un tableau numérique, aussi sophistiqué soit-il, n’a changé quoi que ce soit à la posture de l’enseignant ! Jamais une tablette n’a résolu les difficultés de mémorisation ! Un MOOC n’a jamais résolu non plus les problèmes d’attention et de concentration… Et demain, à condition qu’ils ne soient plus scandaleusement honnis, les terminaux numériques personnels des élèves n’apporteront non plus par eux-mêmes aucune solution.

Pour ma part, je n’en peux plus : on assiste à un défilé utilitaire clinquant et bruyant mais totalement vain. Dans les collectivités, on fait tourner les bons de commande mais, dans le fond, rien n’a changé, les estrades sont toujours là et les cours de cinquante-cinq minutes, toujours aussi magistraux pour l’essentiel, se déroulent toujours face à trente-cinq élèves sagement assis dans une salle rectangulaire et close. Et on prépare l’examen, plusieurs années à l’avance, parfois, qui n’est jamais numérique, lui, soyez-en certain.

Dans les académies, dans les séances de formation, en présentiel ou en ligne, on forme aux outils ! Au ministère, pour montrer l’efficacité de sa politique, comme si on était sourd aux paroles du ministre, on développe des outils et services en ligne à destination des élèves décrocheurs, des parents, des enseignants, des cadres. 

Le socle commun de connaissances et de compétences, lui, propose, à l’inverse de la logique qui prévaut pour l’accès à la culture humaniste, artistique, scientifique, technologique…, de permettre aux élèves, plutôt que d’accéder à la culture numérique de ce siècle, de travailler à acquérir la maîtrise des techniques usuelles et de vérifier les compétences des élèves à se servir de l’arsenal utilitaire idoine. Rassurez-vous, la même logique strictement et presque exclusivement utilitaire prévaut pour le B2i des lycéens et le C2i des étudiants, apprentis professeurs ou pas.

À cette allure et avec cet absolu manque de distance et cette incapacité à dire où sont les priorités, l’école va droit dans le mur !

Michel Guillou @michelguillou

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Crédit photo : Alain Bachellier via photopin cc

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En écho à l’illustration ci-dessus, rien n’est plus valorisant que de se citer soi-même par cet extrait d’un récent billet :

« Innover, ce n’est pas mettre des cataplasmes sur son enseignement quand les modalités de ce dernier sont profondément changées par le numérique omniprésent — je pense en particulier à la copie numérique des œuvres, à leur utilisation et reproduction collective, au plagiat, au copier-coller, au travail collectif et collaboratif…Qui innove à ce sujet ? Où est l’innovation ? »

Les réponses qui sont généralement données pour répondre à ces nouveaux défis ne sont pas innovantes, elles sont juste radicalement et profondément réactionnaires. Je me trompe peut-être car je ne suis pas, loin de là, au courant de tout ce qui se passe dans l’enseignement secondaire et supérieur en France, notamment, mais ce que j’en ai lu récemment me fait frémir.

Il y aurait tant à dire sur l’incapacité chronique de la société, en général, à prendre en compte, de manière résolue et surtout raisonnée, les difficultés nés de la facilité avec laquelle on peut faire des copies numériques des œuvres, des livres, des images, de la musique… et leur trouver une ou des solutions en visant à permettre à la fois la juste rémunération des auteurs et des artistes et l’accès plus facile de tous à la culture. Je ne m’étends pas là-dessus, d’autres disent ça tellement mieux que moi et je risquerais de m’échauffer…

Il y aurait tant à dire aussi sur l’incapacité chronique de l’école et de l’université à prendre en compte, là aussi de manière raisonnée, les nouvelles formes de travail collectif, coopératif ou collaboratif. Ce n’est certes pas nouveau mais c’est d’autant plus difficile à résoudre maintenant, à l’heure d’un numérique facilitateur, que tout a été mis en œuvre, depuis de longues décennies, pour renforcer la compétition et l’évaluation individuelles. On s’attardera là-dessus une autre fois.

Non, ce billet se bornera à tenter de dire quelques mots d’un problème qui agite les microcosmes scolaires et, surtout, universitaires : le copier-coller et, en particulier, car il touche aussi au droit des auteurs, le plagiat.

Et pourtant, on pouvait s’en douter et, comment dire ?… prévoir… à la lumière d’autres conséquences collatérales déjà observées de la collision cataclysmique de la société, de l’économie, de l’école et de l’université avec le numérique. Nombreux sont maintenant les problèmes nés des pratiques innovantes mais aussi iconoclastes voire transgressives des élèves ou des étudiants que l’école n’a pas su résoudre autrement que par l’indifférence, d’abord, la répression et la réglementation ensuite, la censure parfois… Mais par l’éducation, la raison et le bon sens jamais. On peut évoquer les blogues, les réseaux sociaux, les téléphones et les « smartphones », les baladeurs, les médias sociaux, les tablettes, les pratiques sociales en général…

Concernant le plagiat, je n’en ai vraiment pris conscience, pour la première fois, qu’il y a presque deux ans déjà, C’était à l’occasion d’un colloque consacré au numérique où j’étais invité, dans les murs du Centre de culture numérique — quelle belle appellation ! — de l’université de Strasbourg. Un atelier était consacré à ce sujet et, en particulier, aux moyens techniques logiciels dont on pouvait alors disposer pour le combattre. Ce jour-là, j’ai vu beaucoup de douleur dans les yeux des professeurs présents mais je n’ai pas vraiment compris. Pas du tout. Pas encore.

J’ai bien lu, de ci, de là, des témoignages d’enseignants qui se plaignaient de copier-coller intempestifs et sauvages à partir de Wikipedia. Mais cette encyclopédie libre en ligne est tellement honnie, de manière incompréhensible pour moi, que je n’ai pas pris garde à l’ampleur du désarroi et du phénomène.

Il a fallu, pour que mon attention soit à nouveau sollicitée, qu’on me fasse copie, tout récemment, des décisions prises et annoncées, sur une liste de diffusion qui leur est réservée, par des professeurs de lettres de lycées qui disaient renoncer à donner des devoirs à la maison, se plaignant que, lorsque le devoir n’était pas fait par un parent, le travail rendu n’était qu’un gigantesque copier-coller plagiaire de ce qui a déjà été fait par d’autres et qui est disponible en ligne, librement ou moyennant quelques euros.

Pour répondre à cela, il y a eu d’abord cette réflexion d’Alain Boissinot, président du Conseil supérieur des programmes, sur laquelle je reviendrai.

Et puis, il y a eu, tout récemment, cet article du Monde.

« “Fléau”, “phénomène récurrent”, “plaie”, “combat incessant”… la tentation du copier-coller empoisonne la vie des universités. »

On y apprend de drôles de choses :  

« Les guillemets s’imposent lorsque l’on reproduit un texte mot pour mot, mais il faut aussi nommer l’auteur et l’ouvrage dont sont tirés une idée, un raisonnement. Des règles connues, certes, mais que les professeurs d’université doivent sans cesse répéter ! »

Sans cesse répéter ? L’exercice est difficile, en effet, pour un professeur. J’entends bien que la découverte, devoir après devoir, de passages entiers écrits par d’autres est un moment particulièrement pénible et lassant. J’entends bien que la transgression répétée des consignes n’est pas un encouragement à répéter ces dernières. Mais comment faire autrement que de répéter et répéter encore, d’expliquer et répéter encore ? C’est le propre d’une bonne pédagogie.

Et puis, au fond, les objectifs d’apprentissage et les consignes données sont-elles bien en accord avec la manière dont aujourd’hui les élèves et les étudiants accèdent aux connaissances ? Ne convient-il pas de changer les contenus d’enseignement et donc les objectifs, de les expliciter, de les négocier surtout, et de les expliciter encore de telle manière à lever les ambiguïtés et changer les méthodes ?

C’est un peu ce qu’exprime aussi Alain Boissinot quand il dit :

« Il est clair que la notion de contrôle de connaissances n’a plus la même signification lorsque les connaissances sont, à condition de savoir un tout petit peu s’y prendre, aisément disponibles en ligne. »

Puis :

« … un enseignement conçu d’abord comme transmission de connaissances puis ensuite comme contrôle de l’acquisition de ces connaissances, il est effectivement remis en cause… »

« Alors tout cela modifiera sans doute les facettes de nos disciplines, je ne crois pas que ça soit du tout un déclin, je crois qu’au contraire, ça leur permet d’aller au cœur de pratiques plus intéressantes et plus riches que les pratiques traditionnelles. En tout cas, c’est notre responsabilité que d’essayer d’imaginer ces nouvelles pratiques d’enseignement. »

J’ai l’impression, pour ma part, à essayer d’observer un peu comme l’école et l’université règlent ces problèmes qu’elles s’y prennent bien mal et que l’imagination, comme les y invite Alain Boissinot, n’est pas à l’ordre du jour.

Bien au contraire.

Quelles sont les réponses faites aujourd’hui à ce sujet ?

Dans les collèges et les lycées, nombreux sont ceux des professeurs de toutes disciplines, à l’exemple de leurs collègues de lettres dans l’exemple ci-dessus, qui renoncent à donner quelque travail personnel que ce soit à leurs élèves de crainte d’y trouver des passages entiers de ce qui vient d’ailleurs. Le renoncement donc, pour commencer.

Curieux, ce renversement de démarche quand d’autres tentent d’inverser le dispositif des classes en demandant au contraire un travail personnel plus important à la maison !

À l’université, nous l’avons vu, se sont développées et continuent de se développer des mesures techniques. On use de logiciels de plus en plus performants qui fouillent le web et même les ressources privées pour y déceler les copier-coller indésirables. La répression prend alors le relais dans l’espoir que se modifient peu à peu les pratiques étudiantes. C’est donc une réponse technique ensuite.

Conscients que cette seule mesure technique ne peut être la seule réponse à un problème hautement sociétal ou éducatif — ils ont dû me lire car c’est une phrase que je ne cesse de répéter ! —, les enseignants universitaires ont, çà et là, engagé une autre réflexion.

Ainsi, par exemple, à Sciences Po Bordeaux, a été élaborée une charte anti-plagiat. Il s’agit, comme d’habitude avec la multiplication des chartes d’usage, d’un parfait abus de langage. Jamais négociée puisque cette charte accumule rappels à la loi et mesures de répression, ce n’est qu’un règlement de plus. Un règlement particulièrement drastique en l’occurrence, qui fait le constat, par les mesures successives de sanctions énumérées, d’un échec éducatif total :

« Le plagiat est une fraude grave relevant du conseil de discipline de l’IEP qui pourra prononcer une des sanctions suivantes :
Avertissement.
Zéro à l’évaluation en cause, avec possibilité de rattrapage.
Zéro à l’évaluation en cause, sans possibilité de rattrapage.

Zéro au module d’enseignement concerné [par ex. : cours, séminaire, conférence…].
Suspension de l’IEP pour une année.
Exclusion définitive de l’IEP.

Exclusion de tout établissement de l’enseignement supérieur pour un an.
Exclusion définitive de tout établissement de l’enseignement supérieur.
 »

À l’université de Pau, on est certes moins radical mais tout aussi répressif. Un formulaire d’engagement anti-plagiat est proposé à chaque étudiant qui doit le signer. Il s’agit là d’un document qui a au moins plus forte valeur éducative qu’un règlement qui ne dit pas son nom.

Mais, que ce soit la charte bordelaise ou le formulaire palois, on sent trop bien la patte des juristes de l’université et pas assez celle des éducateurs. C’est donc et enfin le rappel à la loi et la répression.

Il faut être très clair : renoncement, réponse technique, rappel à la loi et répression sont des mauvaises réponses à un vrai problème. 

La première raison tient dans les limites de l’exercice. Renoncer à évaluer le travail individuel fait en dehors de la classe, c’est s’aliéner des possibilités d’évaluation à commencer par l’incapacité d’évaluer l’accès à l’autonomie. La réponse technique a aussi ses propres limites, comme le souligne cet autre article du Monde, car, au-delà du coût parfois exorbitant de ces solutions applicatives, il n’y a jamais aucune certitude concernant le plagiat et chaque professeur passe beaucoup, beaucoup de temps à vérifier l’invérifiable et les reformulations fréquentes et approximatives. Et puis, comme d’habitude avec les solutions techniques, c’est tellement plaisant de les contourner et de défier à la fois le logiciel et l’autorité. Enfin, il apparaît bien inutile de sans cesse rappeler une loi qui est transgressée à loisir par certains écrivains, certains journalistes, certains professeurs d’université eux-mêmes, car dans tous ces domaines les exemples de plagiat sont légion. On voit bien quel effet a le rappel à la loi sur les pratiques de téléchargement illégal chez les jeunes notamment.Enfin, l’énumération des sanctions prévues en cas de transgression est presque risible : on passe, comme à Pau, sans intermédiaire du simple blâme à l’exclusion de l’université ! Sans compter que certaines écoles ou universités privées, notamment de l’autre côté de l’Atlantique, où tout s’achète, devoirs comme diplômes, et qui ne vivent que du soutien financier de leurs élèves ou étudiants, ont pour le plagiat un regard tout à fait différent et bien plus complaisant…

La deuxième raison est l’absence de réflexion éducative. Les deux documents en référence listent sans rien oublier tous les cas de plagiat mais il ne s’agit en aucun cas d’une réflexion ou d’un travail qui aurait pour but d’en limiter les effets. Même si, à Bordeaux, la signature de la charte par les étudiants est précédée de deux heures de cours à ce sujet, c’est bien évidemment insuffisant.

Enfin, qu’est-ce exactement qu’une pensée originale ? Est-il possible de s’affranchir aujourd’hui, quand on est auteur, journaliste, blogueur ou thésard, étudiant ou élève, de ce que les autres ont écrit sur le sujet avant de donner son avis. Et même quand on prend la juste et respectable précaution de citer entre guillemets, le reste du discours est-il complètement exempt de références externes, d’éléments de langage appartenant à autrui, d’idées qui viennent d’ailleurs ? Et ces involontaires « citations » non référencées sont-elles des contrefaçons ? Sont-elles la marque de l’immoralité ? De l’illégalité ? 

Pour ma part, quand j’écris, ce billet ou un autre, je  m’oblige — je n’ai pas besoin de me forcer — à mettre les citations que j’utilise en italique et entre guillemets. Mais le reste de mon propos n’est-il pas, de manière inconsciente, la stricte copie de ce que j’ai vu ou lu ailleurs ? Comment en être certain ? Comment échapper à ce risque ?

Les juges eux-mêmes, pourtant rompus à ce genre d’exercice, se disent parfois bien dans la peine, lorsque on sollicite leur avis à l’occasion d’une action en justice, de dire ce qui constitue un plagiat, une contrefaçon, une simple imitation, une copie exacte…..

En matière d’enseignement scolaire et universitaire, la bonne méthode, pour échapper aux pièges évoqués plus haut, n’est-elle pas de changer radicalement les programmes, donc les contenus d’enseignement et donc les objectifs d’apprentissage comme le suggère le président du Conseil supérieur des programmes.?

Il en va d’ailleurs des devoirs à la maison ou des mémoires ou thèses universitaires comme de tous les examens, diplôme national du brevet ou baccalauréat, il deviendra difficile voire impossible, à force de renoncement, de réponses techniques inadaptées, de rappels à la loi ou de sanctions, d’empêcher la fraude ou la triche.

Il n’y a pas d’autre solution alors que de changer tout, de fond en comble. Innover et imaginer. Le plus tôt sera le mieux. Car le numérique est passé par là…

Michel Guillou @michelguillou

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Crédit photo : christing-O- via photopin cc

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C’est la grande tendance du moment et je n’en avais pas pris conscience encore. Il est de bon ton, en effet, aujourd’hui, de ne pas trop contester le numérique ou de ne le faire que mollement mais le consensus est assez grand de le réduire à une fonction anecdotique, secondaire, cosmétique, strictement utilitaire. J’en ai reçu des preuves récentes.

On concède du bout des lèvres qu’il est capable de rendre quelques menus services à la pédagogie.

Bon, mais outre qu’on vous explique qu’il conviendra d’évaluer tout cela plus précisément un de ces jours, on ajoute même qu’il convient d’en faire un usage circonspect et, surtout, c’est le mot du jour qu’on met à toutes les sauces, un usage responsable. Notamment de l’Internet qui fait peur à tout le monde, à commencer par nos dirigeants politiques qui n’y comprennent goutte.

Un usage responsable ? Comme si on pouvait être responsable de ses usages ! Comme si la responsabilité n’était pas indissociablement liée à l’action, à l’investissement, à l’engagement !

Par ailleurs, on parle d’usage responsable du numérique, des réseaux, de l’Internet ? Comme si tout cela était à côté de la société, à côté de la vie, en dehors du monde… Comme s’il y avait d’un côté la vie ordinaire, la vie réelle disent certains, celle de l’école, celle de la rue, et, de l’autre, celle du numérique ! Il y a bien longtemps que la société, l’économie, les services… ,les jeunes les premiers, se sont approprié le numérique et ses avancées. Il est tout à fait impossible, dès lors, pour ce qui concerne la responsabilité des investissements et des engagements personnels et collectifs, de faire la différence entre ce qui relève du numérique et ce qui n’en relève pas.

Il serait temps d’ailleurs que l’école se préoccupe de parler aux jeunes, les élèves dont elle a la charge, avec des mots qu’ils sont à même de comprendre. Ainsi, tout comme évoquer avec eux la vie privée leur semble généralement dénué de tout sens commun, évoquer leur responsabilité propre dans leurs pratiques avec le numérique ou l’Internet leur semble pour le moins incompréhensible. Pourquoi d’ailleurs serait-ce différent ?

Tout cela, cette incompréhension des enjeux, cette absence de vision sur ce qu’est vraiment le numérique, ce qu’il représente, ce qu’il porte, ce qu’il modifie… transparaît de manière évidente à la lecture des compétences du socle commun (dit de connaissances et de compétences qui est le cadre de la scolarité obligatoire, généralement à la fin du collège).

Il s’agit, rappelons-le pour en faire le tour, d’acquérir la maîtrise de la langue française, des compétences sociales et civiques, l’autonomie et l’initiative (compétences 1, 6 et 7), de pratiquer une langue étrangère (compétence 2), d’accéder à des éléments de mathématiques et à la culture scientifique et technique (compétence 3) et à la culture humaniste (compétence 5).

Mais — notez la différence de niveau de langue — il s’agit aussi (compétence 4) de maîtriser les techniques usuelles de l’information et de la communication !

J’ai déjà évoqué, à plusieurs reprises, mon peu de goût pour cette compétence et la place qu’elle tient dans le socle, comme pour le B2i dans ses différentes versions, qui lui sert d’appendice visible et d’ersatz de la compétence 4, le plus souvent. 

L’alternative est alors assez simple :

  • ou il s’agit d’acquérir des techniques et ces acquisitions peuvent tranquillement rejoindre les autres compétences au service de ces dernières, les seules apparemment suffisamment fondamentales, la compétence 4 pouvant être supprimée sans que quiconque s’en émeuve ;
  • ou il n’est pas question seulement de techniques mais bel et bien, à l’égal des autres compétences, de l’acquisition d’une culture, la culture numérique en l’occurrence, et la compétence 4 peut garder une légitime place.

Je propose, pour appuyer ma préférence naturelle au deuxième choix, de donner donc un nouveau nom à cette compétence : la culture numérique. Tout simplement.

On perçoit ainsi mieux ce que s’attarder à maîtriser ces techniques, comme à en mesurer les usages comme on nous le propose avec cette appellation ridicule de « techniques usuelles » , uniques et cosmétiques objets d’études, a pu nuire à l’objectif essentiel qui consiste à vérifier l’acquisition de la seule compétence qui compte vraiment, l’acquisition des éléments d’une culture numérique globale.

Il est plus que temps, comme on a commencé à le faire doucement, de modifier de manière radicale l’approche. Ainsi, il convient de cesser, comme je l’avais déjà proposé dans ce billet, d’utiliser ces « T » et ces « U », pour techniques et usages, à tous propos, de faire donc table rase de tous ces acronymes abscons, réducteurs et handicapants que sont les Tice et les TUIC, qui ont donné moult dérivés relatifs aux fonctions comme Ctice, Ptice, Atice… pour ne laisser que la seule référence au numérique et, pour le distinguer dans son acception scolaire, au numérique éducatif.

Pour en revenir à mon propos initial, c’est ce que n’ont manifestement pas compris les tenants du numérique technologique utilitaire, tenants parmi lesquels on compte de nombreux publics, hors et dans l’école, mais, pour n’en distinguer qu’un seul à l’intérieur, la plus grande partie de l’encadrement administratif et pédagogique.

Convaincre et former ce dernier, du haut en bas de la hiérarchie, à une compréhension culturelle globale du numérique qui intègre les littératies médiatiques et informationnelles, au même niveau que les autres cultures de l’école et au service de ces dernières, est un enjeu fort de la stratégie à venir de la toute nouvelle direction du numérique éducatif.

Puisse-elle s’en convaincre elle-même !

Michel Guillou @michelguillou

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S’il est bien un sujet qui fasse l’objet d’assauts répétés et concurrentiels de la part de l’institution et des marchands, c’est celui de l’innovation. Et de l’innovation numérique en particulier. Attention, ce sont de gentils assauts, on est entre gens qui savent vivre, tout cela est de bon ton ! Pourtant, c’est la foire d’empoigne. Qui veut être innovant ? Qui veut recevoir un prix pour avoir innové plus que les autres ? Qui veut monter sur l’estrade pour y être distingué honoris causa ? Qui peut espérer recevoir les honneurs d’une franche accolade par un inspecteur général ou un cadre technico-commercial d’une grosse firme à vocation internationale, sous les applaudissements de la foule admirative et un peu jalouse ?

Remarquez bien que cette préoccupation ne concerne, peu ou prou, que les enseignants eux-mêmes et, comme le remarque à juste titre Jean-Paul Moiraud, à trop désigner et, éventuellement, récompenser des enseignants supposément innovants, on en oublie le reste de l’organisation éducative. Quid de l’innovation dans les corps d’inspection, chez les chefs d’établissement, les responsables administratifs, les délégués syndicaux, les personnels des collectivités locales en charge de l’éducation ? Du coup, cette notion même d’enseignant innovant n’est-elle pas un frein à l’innovation ? N’est-elle pas un prétexte pour ne pas innover, dit-il ?

Par ailleurs, j’ai un gros problème avec l’innovation. Je crois qu’on ne parle pas de la même chose.

Mettons-nous d’accord : l’innovation, c’est de la nouveauté, certes, mais aussi du changement, forcément  en mieux et de manière assez radicale. L’innovation, dans un système éducatif aussi statufié et contraint que le nôtre, c’est un acte transgressif, une forme de désobéissance qui ne dit surtout pas qui elle est avant d’être plus ou moins normalisée, c’est le fait des renégats, des pirates… C’est de l’irrespect.

Innover, au sens où il faut l’entendre comme défini supra, c’est aussi prendre des risques considérables avec son entourage, ses collègues, sa hiérarchie pédagogique et administrative, les élèves plus rarement, les parents plus souvent, c’est prendre des risques, disais-je avec sa tranquillité personnelle et surtout sa carrière.

Ça y est, je crois que le temps est venu de me fâcher pour de bon avec de nombreux amis et collègues… Car, à l’exception notable de quelques-un(e)s d’entre eux — ne comptez pas sur moi pour les dénoncer, ils font souvent figure basse après avoir fait les frais de conflits longs et ouverts avec leur hiérarchie —, ce qui est rapporté à longueurs de pages dans les médias, ce qui est valorisé par les agences locales ou nationale dites des « usages pédagogiques du numérique », ce qui fait l’objet de récompenses lors des cérémonies de remises de médailles, rien de tout cela ne correspond à la définition rappelée ci-dessus de l’innovation.

Car ce n’en est pas, tout bonnement. Ni radicalité, ni transgression, ni désobéissance. Juste la passivité complice et bienveillante des institutions. Au mieux, car, le plus souvent, elles s’en fichent.

Marie Courbon le sait bien qui dit récemment :

« ... dans l’enseignement, quand on “innove”, quand on ose sortir des sentiers battus, quand on prend le risque d’une pratique différente pour le bien de ses élèves, on en crève ! ».

Eh quoi, j’utilise les MOOC, les SPOC, les « serious games » (quels mots et acronymes laids et abscons !), les tableaux numériques, les tablettes avec mes élèves et je ne serais pas innovant ? Eh quoi, je pratique la pédagogie inversée et ce ne serait pas profondément renversant ? 

Innover, ce n’est pas changer les outils ad libitum ou l’ordre des choses si on ne modifie pas profondément sa posture magistrale, si on ne change pas les modalités mêmes de l’accès des élèves aux connaissances ou si on n’est pas capable de proposer de nouvelles formes de co-constructions des savoirs.

Innover, ce n’est pas mettre des cataplasmes sur son enseignement quand les modalités de ce dernier sont profondément changées par le numérique omniprésent — je pense en particulier à la copie numérique des œuvres, à leur utilisation et reproduction collective, au plagiat, au copier-coller, au travail collectif et collaboratif…

Qui innove à ce sujet ? Où est l’innovation ?

Et si on la cherchait du côté des structures et de l’organisation ?

Innover aujourd’hui, ce serait, par exemple, modifier profondément les services des enseignants pour y faire place aux activités en ligne, avant ou après la classe, ou à l’accompagnement personnalisé — prenez ces mots dans leur acception originelle sans penser au dispositif éponyme —, ce serait, puisqu’on en parle, modifier complètement le concept de classe, défini en heures comme il y a deux siècles maintenant, borné en quatre murs épais et inamovibles, constitué d’un groupe d’élèves auquel on ne touche pas pendant une année scolaire.

Innover aujourd’hui, ce serait, à la lumière des réussites de certains enseignements en ligne, réformer complètement l’éducation prioritaire, d’une part, l’éducation populaire, d’autre part.

Innover aujourd’hui, ce serait refonder le pilotage et les missions des corps d’inspection — il y a tout à changer, ou presque.

Innover aujourd’hui, ce serait supprimer pour n’en garder qu’un seul l’un des deux concours de recrutement des professeurs, pour un corps unique de la maternelle à la terminale.

Là, ce n’est plus de l’innovation, c’est du sacrilège ! Je me tais…

Michel Guillou @michelguillou

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Crédit photo : Ross Mayfield via photopin cc

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Ce billet sera court. Au moment de le commencer, j’y suis résolu.

Vous savez l’importance que j’attache au chantier en cours sur les programmes. Il est fondamental. Pour la première fois, le Conseil supérieur des programmes, au-delà de la définition de ces derniers, est missionné pour faire des propositions et, peut-être même, de fortes recommandations, sur la formation des maîtres, sur les modalités des enseignements, sur les champs disciplinaires, sur les référentiels de connaissances et, surtout, de compétences et, peut-être, allez savoir !, sur les services, les horaires, les temps scolaires, les parcours, les progressions, les approches, les espaces, les postures, les organisations, les hiérarchies, que sais-je encore…

Vous savez aussi, et c’est très fortement lié au point précédent, quelle importance j’attache, et d’autres avec moi, à ce que l’école s’imprègne du numérique, en accord avec son temps, en action pour mettre en œuvre l’innovation pédagogique. Il s’agit bien d’accueillir et surtout de comprendre les jeunes, ses élèves, tels qu’ils sont et non tels que certains aimeraient qu’ils soient.

Je suis profondément attaché à la réussite de cette révolution-là, inéluctable conséquence de celle que vivent en ce moment même la société, l’économie, l’entreprise, les rapports sociaux, les organisations sociétales et sociales… Et c’est bien ça le problème : pendant que la société avance, le plus souvent d’ailleurs après ou à la remorque de ses jeunes, l’école, elle, réfléchit, soupèse le pour et le contre, tergiverse, évalue, temporise, lambine et s’attarde. 

C’est plus qu’un problème. À trop s’attarder, la fracture s’accentue et les réparations sont, à terme, inopérantes. 

Et pendant ce temps-là, Vincent Peillon diffère la réforme des programmes du primaire et du collège. C’est en tout cas ce qu’annonce Le Monde dans cet article, reprenant en cela les termes mêmes d’un courrier du ministre au président du CSP, lequel avait souhaité, comme certains partenaires sociaux, pouvoir disposer d’un temps additionnel « pour la conduite de ses missions et de la consultation du terrain ».

Vous noterez qu’il n’est pas dit pas un mot des programmes du lycée et, surtout, du baccalauréat.

Les mots du président du CSP, rapportés ici dans L’Expresso, sont importants : « On ne peut se situer dans l’urgence et le temps court… […] C’est en voulant aller trop vite qu’on renoncerait de fait à toute réelle ambition… […] Rien n’est plus délétère que l’agitation permanente et les changements de cap incessants. ».

De leur côté, rapporte encore Le Monde, les principaux syndicats de la FSU avaient estimé, eux,  que « La réécriture des programmes doit pouvoir se faire dans les meilleures conditions, pour aboutir à des propositions de qualité et les plus consensuelles possible ».

Enfin, en appui de cette annonce de délai supplémentaire, Christian Chevalier, secrétaire général du SE-UNSA, renchérit : « Depuis trop longtemps, notre système éducatif est piloté à marche forcée, sans pour autant produire de bons résultats. Le temps de l’éducation est un temps long. ».

On accumule là, à mon avis, les erreurs majeures, les anachronismes, en n’étant pas lucides du tout sur l’état de l’école et l’ardente obligation qu’il y a de la réformer maintenant, de fond en comble, à l’aune du numérique. Les chantiers, je le répète, sont considérables, qui concernent tant les les organisations et les structures que les acteurs eux-mêmes — à l’exception des élèves auxquels il faudra s’adapter et qu’on ne pourra contraindre — et les postures qu’ils prennent ou les apprentissages qu’ils mettent en œuvre.

On imagine peut-être que la refondation de l’école fera consensus ? S’il est nécessaire de convaincre, et c’est là faire bon travail politique, il est absolument certain qu’on ne convaincra pas tout le monde. Il faut s’y résoudre dès aujourd’hui. Il n’est qu’à observer comment s’organise et s’amplifie la résistance au changement et à la nouveauté — et je n’évoque même pas la réaction parfois systématique, notamment chez les cadres, à l’innovation. J’y reviendrai dans un prochain billet.

On imagine pouvoir prendre son temps ? Et pour quelle raison, s’il vous plaît, sinon pour différer ce qui ne peut l’être, à commencer par le bouleversement des valeurs, de la transmission des connaissances et de la construction des savoirs ? Il n’est jamais simple, je vous l’accorde, de casser les piédestaux et autres estrades, mais ce sera d’autant plus difficile si on prend trop son temps.

On imagine éclairer sa réflexion à l’aune des mutations d’hier ? on se trompe d’époque, sans doute. La collision du numérique et de la société, dont l’école fait partie, a, je le répète, quelque chose de cataclysmique qui ne s’est jamais produit jadis. Jamais. L’invention de l’imprimerie, révolution comparable à ce qui se passe aujourd’hui, n’a pas eu de conséquences immédiates sur l’école et les apprentissages ne se sont nourris à cette époque de cette nouvelle approche que pas à pas, au rythme muletier où se transmettaient alors les connaissances. Aujourd’hui, tout le monde est concerné, à commencer par les élèves qui, les premiers, se sont emparés goulûment du numérique et en ont fait leur affaire.

Si le temps de l’éducation fut un temps long, à n’en pas douter, pour venir en écho aux remarques du dirigeant de l’UNSA, ce n’est évidemment plus le cas. Le numérique a tout changé. Les mutations technologiques et donc politiques, culturelles, économiques, sociétales… sont si nombreuses et si fréquentes que l”éducation ne peur rester à l’écart, dans une sorte de sarcophage géant, à l’abri douillet des secousses du monde !

Différer, attendre, ne pas vouloir mettre les moyens humains, organisationnels et politiques nécessaires à la réflexion et à la prise de conscience collectives, procrastiner en quelque sorte est toujours possible, mais le risque est chaque jour de plus en plus important — j’essaie de peser mes mots et d’alerter, sans paraître vouloir jouer les Cassandre — de ne pouvoir réduire la fracture entre l’école et le monde, jeune, très jeune, mais très inventif et réactif qui l’entoure.

Rien n’est plus délétère que l’agitation permanente et les changements de cap incessants, disait à juste titre Alain Boissinot. C’est la raison pour laquelle il est impératif de ne pas s’écarter, dans le calme résolu et la réflexion, mais sans tarder, du cap d’une refondation, dans toute l’acception de ce mot, de l’école de France, qui s’éclaire des modifications et des paradigmes de ce nouveau millénaire.

Ne pas en prendre conscience aujourd’hui est une erreur très grave.

Ce billet ne fut pas court, pardon. Et pourtant, j’étais pressé…

Michel Guillou @michelguillou

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Crédit photo : Micdes 2013 via photopin cc

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Rappelez-vous : « Chaque fois qu’un avion tombe, c’est sur les pompes à Roger Gicquel » disait Coluche pour se moquer du ton empreint d’angoisse et d’anxiété, toutes sortes de sentiments que ce présentateur souhaitait jadis partager avec les téléspectateurs. 

Eh bien, figurez-vous que chaque fois que la NSA veut enquêter, c’est via une webcam pointée sur les pompes à l’AFUL. Si, si.

Soyons clair : cette association francophone des utilisateurs de logiciels libres mène un combat permanent et infiniment respectable, notamment dans le monde de l’éducation, pour la promotion des logiciels libres et des formats ouverts. Je connais et apprécie quelques-uns de ses membres avec lesquels nous avons travaillé jadis à des projets communs. Mais l’AFUL vient de se compromettre gravement récemment en adoptant, à la remorque et à l’identique de l’initiative honteuse et conjointe du ministre de l’Intérieur, de la Gendarmerie et d’une compagnie d’assurance (voir un billet récent où je disais avoir honte pour mon école), une attitude profondément anti-éducative.  

L’information m’avait échappé. Ce n’est qu’à la lecture du site brestois a-brest et du Framablog qui ont, sans sourciller ni même formuler un point de vue critique à ce sujet, relayé le projet de l’AFUL, que j’ai appris l’existence de ce concours lancé déjà depuis début février. En gros, toute fière de son accord cadre avec le ministère de l’Éducation, l’AFUL propose aux enfants de 7 à 17 ans — elle s’adresse aux élèves, en fait, puisqu’elle sollicite l’aide des enseignants — de dessiner, tenez-vous bien, « les menaces informatiques » !

La paranoïa est si évidente que l’AFUL prend soin de préciser que son objectif n’est justement pas de l’alimenter. Une autre preuve en est fournie par l’URL qui s’affiche sur la page de l’AFUL, sans doute la contraction d’un titre précédemment choisi : « https://aful.org/nouvelles/dessine-moi-mechants-comment-se-proteger-informatique ». 

Voilà, il y a des méchants et l’AFUL propose aux enfants et aux élèves d’appréhender l’Internet en les dessinant ! Comment éviter la caricature et une approche manichéenne ? Comment éviter l’anxiété générée par cette approche profondément craintive et apeurée ? 

On me faisait remarquer ce matin que Libération avait, il y a presque cinq ans déjà, évoqué un concours plus heureux lancé à l’initiative de Kevin Kelly « The Internet Mapping Project » dont est extrait le dessin en haut de ce billet. « Dessine-moi internet » aurait pu aussi proposer de manière plus positive l’AFUL, ce qui ne l’empêchait nullement de faire avancer les idées, auprès d’un jeune public, qu’elle exprime dans le document qu’elle vient de publier « Comment se protéger de l’informatique, ou l’informatique à l’ère post-Snowden ».

Les temps ont décidément changé, comme le rappelle Luc Cédelle ci-dessus sur Twitter… « S’il vous plaît… dessine-moi un mouton ! », demande Le Petit Prince à Antoine de St-Exupéry… « S’il vous plaît… dessine-moi une menace informatique » demande l’AFUL aux enfants…

Misère !

Michel Guillou @michelguillou

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Crédit photo : ChimpLearnGood via photopin cc

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C’est la question que pose fort à propos Numérama en commentant ce matin le communiqué de presse du ministère qui annonce la création de cette DNÉ.

« Reste à voir si l’éducation nationale est capable de modifier complètement son paradigme, en passant de la volonté de créer des têtes bien pleines, à une volonté de créer des têtes bien faites. A l’heure où la connaissance est à portée de clics et de doigts sur un écran tactile, l’enjeu de l’éducation numérique est moins d’apporter des outils pédagogiques numériques que d’apprendre à apprendre dans un environnement d’abondance de connaissances et d’informations. »

Ce sont en effet certaines des bonnes questions qui sont posées aujourd’hui au système éducatif. Cette dimension paradigmatique confronte l’école obligatoire de la République à un des défis les plus importants qui se soient jamais posés à elle, n’en déplaise à tous ceux — et ils sont nombreux, à commencer par la plupart des professeurs formateurs en ÉSPÉ, des militants des mouvements pédagogiques, des cadres du système, au ministère, dans les rectorats et les directions départementales… — qui ont certes compris l’importance du numérique mais ne lui concèdent qu’une fonction strictement utilitaire, au service exclusif d’une pédagogie rénovée.

Alain Finkielkraut, dont les prises de position réactionnaires sont légion sur le sujet mais qui a l’immense mérite de nous faire beaucoup rire, ne disait pas autre chose l’autre jour. Après avoir dit en 2011 qu’Internet ne servait à rien, il concède aujourd’hui que le numérique et Internet peuvent rendre des services. La très grande majorité de ceux dont j’ai donné la liste supra sont exactement sur la même longueur d’onde.

J’ai déjà dit que j’avais une confiance absolue et résolument optimiste en Catherine Becchetti-Bizot dont la mission pour la mise en place de cette DNÉ est confirmée. Numérama rappelle d’ailleurs mes commentaires de l’été dernier au sujet de sa nomination pour engager ce chantier. J’ai déjà dit aussi par ailleurs la confiance que j’avais dans le travail engagé par Alain Boissinot à la tête du Conseil supérieur des programmes. Ce chantier des contenus d’enseignement et des examens est d’une importance considérable, déterminante. J’y reviendrai. Puisse-t-il être en capacité de faire les propositions innovantes qui mettent la pédagogie en accord et en harmonie avec le temps numérique ! Je suis d’ailleurs particulièrement heureux d’observer que Catherine Becchetti-Bizot et Alain Boissinot sont, tous deux, inspecteurs généraux de lettres. Puissent-ils alors prendre les initiatives qui conviennent pour donner aux chantiers qu’ils pilotent l’orientation et la coloration qui engagent les programmes et le développement du numérique éducatif dans la voie d’une translittératie numérique et médiatique plus humaniste…

J’ai déjà évoqué certaines des orientations pédagogiques nécessaires, certaines des mutations profondes qui sont engagées, dans d’autres billets. J’y reviendrai, bien sûr, au fur et à mesure que j’y verrai plus clair.

Non, dans ce billet, je me contenterai de donner, en toute modestie, trois conseils à Mme Becchetti-Bizot, conseils dont elle fera ce que bon lui semble, pour faire évoluer la stratégie du gouvernement en matière de numérique éducatif, qui me semblent modifier très sensiblement ce qui se fait aujourd’hui et aller dans un meilleur sens.

D’une logique de distribution de services centralisés à la valorisation et la mise en cohérence des initiatives locales

Le communiqué de presse rappelle la création d’un certain nombre de services en ligne déjà ouverts au service de l’éducation prioritaire, de l’enseignement des langues, des apprentissages fondamentaux, parmi lesquels services un portail de ressources et un dispositif de formation en ligne pour le premier degré. Ces services sont destinés à s’élargir et, espérons-le car ce n’est pas encore le cas, loin de là, à s’ouvrir très largement à tous les publics, dont, bien sûr, les adultes, les parents, et l’éducation populaire.

Aussi intéressants et novateurs soient-ils — j’ai un léger doute quant à ce deuxième qualificatif — ils ne peuvent résoudre tous les problèmes, répondre à toutes les préoccupations.

Bien au contraire, la stratégie de la DNÉ et du ministère doit, à terme et a contrario, s’orienter vers la valorisation et la mise en cohérence, en adéquation avec les objectifs centraux, des initiatives locales, d’où qu’elles viennent, qui pour produire des ressources de toutes sortes, qui pour mettre en place des dispositifs de formation en ligne, favorisant les démarches ouvertes pair à pair et les ressources libres.

Il faut clairement comprendre, comme le dit d’ailleurs Alain Boissinot, que les choses ont changé : 

« Nous sommes aussi sortis d’une logique où l’institution pouvait prétendre fixer depuis la rue de Grenelle, en ayant consulté quelques experts, si compétents soient-ils, l’ensemble des pratiques pédagogiques que devaient mettre en œuvre tous les enseignants de France »

Puisse aussi la nouvelle structure Numérilab contribuer à cette valorisation des initiatives locales innovantes !

D’une logique d’injonctions sclérosantes à l’animation des communautés

Dans le même ordre d’idée, il conviendra, je crois, que la DNÉ prenne en charge la formation de l’encadrement pour le mettre, lui aussi, en adéquation avec les modifications structurelles, sociales et hiérarchiques que le numérique engendre. 

Les hiérarchies administratives et pédagogiques, de manière plus forte encore dans le premier degré, sont désespérément incapables de fonctionner autrement que via un pilotage descendant directif et injonctif qui ne laisse aucune place, comme déjà évoqué ci-dessus, aux initiatives locales. Ces dernières sont au mieux réprimées, le plus souvent niées et oubliées.

Bien au contraire, les cadres devraient avoir pour mission, laquelle pourrait être provisoirement déléguée en attendant que tout le monde se forme, d’animer des communautés d’enseignants, réunies sur des objectifs disciplinaires ou transversaux.

Je veux en témoigner ici : certains inspecteurs l’ont déjà compris qui savent se mettre en retrait et susciter la réflexion, le débat et la confrontation des idées pour faire émerger l’innovation et la rendre, quand c’est possible, modélisable. C’est dans ce sens qu’il faut aller.

D’une logique d’une valorisation des usages à la valorisation des engagements

Comme déjà évoqué dans un billet récent, les structures centrales ou locales qui accompagnent le développement du numérique éducatif, n’ont que le mot « usage » à la bouche, dont j’ai déjà dit tout le mal que je pensais de son acception passive et exclusive.

En deux mots, il convient, je crois, de changer là aussi le vocabulaire et le génome. Ce sont bien les engagements, volontaires, décidés, actifs, portés en cela par les nécessaires modifications des programmes et des examens, qu’il faut encourager, animer — voir le point précédent — valoriser et, pourquoi pas ?, récompenser.

Cet engagement de tous les acteurs, les élèves bien sûr, mais aussi les professeurs et les cadres, est le préalable à toutes les réussites, notamment pour ce qui concerne la formation initiale et continue, quelque forme qu’elle prenne.

La formation n’est vraiment utile que si celui qui y participe montre vraiment sa résolution et son engagement.

J’ai noté aussi, pour terminer, que la Direction est par ailleurs dotée d’une compétence générale en matière de pilotage et de mise en œuvre des systèmes d’information. Puisse-elle réussir aussi dans ce projet car il y a vraiment tout à faire en la matière, de telle manière à mettre enfin, car c’était loin d’être le cas partout, du ministère aux rectorats, les services… au service de la pédagogie et de son engagement numérique !

Michel Guillou @michelguillou

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« J’ai des soucis sur SLIS pour interdire Facebook » demandait l’autre jour sur un forum académique privé le référent numérique d’un collège…  

Je vous engage à aller voir de plus près ce qu’est un SLIS mais, grosso modo, c’est un dispositif technique qui permet d’ajouter des règles de filtrage locales à la protection standard des réseaux pédagogiques. 

La demande ci-dessus n’a reçu qu’un certain nombre de réponses ironiques dont la mienne, que j’ai l’habitude d’employer en ces circonstances, sous la forme énoncée dans le titre de ce billet.

J’ai même proposé, car je suis fourbe — et j’ai honte —, qu’on se déconnecte d’Internet ou qu’on coupe le courant…

J’aurais été incapable de toute façon de fournir une réponse technique à une telle question, ne serait-ce que parce que les politiques de filtrage de l’Internet dans les collèges et lycées m’ont toujours semblé surréalistes. En effet, au-delà des listes noires de sites interdits, listes confectionnées en grand secret dans des alcôves universitaires toulousaines au nom d’une morale douteuse, les administrateurs locaux et autres référents numériques s’en sont toujours donné à cœur joie en s’adonnant, à coups de clics de souris vengeresses, au triste jeu impitoyable et hasardeux des ciseaux d’Anastasie.

Le plus souvent sans en référer à quiconque ni informer personne. Un certain frisson du pouvoir, en quelque sorte.

Il convient donc de le réaffirmer si certains l’avaient oublié : interdire Facebook est inutile.

C’est inutile parce qu’une telle mesure n’a pour autre conséquence que de proposer un nouveau et passionnant défi à des adolescents qui adorent les relever et transgresser les interdits, surtout quand ils ne sont pas compris ou paraissent injustes, ne serait-ce que pour donner une nouvelle et flatteuse vitrine à leur notoriété et à leur popularité. Et que chercher la solution à un stupide blocage technique va prendre cinq minutes, pas plus. Essayez, pour voir, de taper les mots qui conviennent (lycée, censure, internet, blocage, slis, facebook, solution, etc.) dans votre moteur de recherche favori pour vous faire une idée.

C’est inutile parce qu’on sait bien comment ça fonctionne, la censure : on sait quand ça commence et on ne sait jamais quand et où c’est censé s’arrêter. Après Facebook, il faudra bloquer sans doute Instagram, Vine, SnapChat, Twitter, Ask.fm… Quoi d’autre ? Ah oui, je sais, Youtube et même Dailymotion, là où le ministère a installé sa plateforme vidéo.

C’est inutile parce que, maintenant, plus d’un élève sur deux au collège et au lycée, accède sans problème à Internet et donc à son environnement médiatique social personnel via son « smartphone », sans aucune censure d’aucune sorte, même et surtout si c’est interdit par la loi ou la réglementation intérieure.

C’est inutile parce que ces réseaux sociaux si agaçants pour les adultes sont des environnements futiles, certes, ludiques aussi, mais présentent aussi l’immense avantage d’offrir un accès profond et médiatisé à d’immenses et riches ressources, scolaires parfois, comme à des espaces de travail collaboratif. Oui, bien sûr. Demandez à vos élèves comment ça marche.

C’est inutile parce que la meilleure manière de susciter l’intérêt d’un élève, de le mettre au travail seul ou avec ses camarades, de ne pas lui donner l’occasion de répondre aux sollicitations sociales numériques dont il fait l’objet, est de lui proposer des activités motivantes et qui mobilisent son goût pour le travail intellectuel et l’acquisition de nouveaux savoirs. C’est un truisme, je sais, un truisme qui peut fâcher, je sais encore. Tant pis.

C’est inutile parce que la réponse de l’école à la possibilité de l’accès à une ressource, quelle qu’elle soit, à supposer même qu’elle ne soit pas adéquate aux besoins des enseignements, ne peut être que l’aboutissement d’une réflexion hautement éducative, répondant à un problème éducatif. Il va de soi alors que la dite réponse dépend de l’âge des élèves et doit être modulée en conséquence, et que c’est mieux, cent fois mieux, si la manière dont les élèves peuvent accéder, dans les moments où ça leur est possible, à leur univers numérique social personnel a fait l’objet d’une négociation et de la rédaction et de la publication d’un document consensuel en forme de netiquette — on peut appeler ça une charte même si ce mot est maintenant dévoyé car compris comme un règlement de plus.

C’est inutile parce que le professeur documentaliste a justement prévu une page Facebook idoine pour faire part des nouveautés de l’espace documentaire. Là, c’est non seulement inutile mais ballot.

C’est inutile, et ballot encore, parce que les ressources pédagogiques sur des pages Facebook ne manquent pas. Là encore, cherchez, pour voir.

C’est inutile, basta.

Michel Guillou @michelguillou

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Crédit photo : iNkMan_ via photopin cc

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S’il est une chose que j’ai apprise de mes maîtres à ne jamais oublier, c’est de tenter de savoir distinguer l’essentiel de l’accessoire ou, pour venir en écho à une maxime connue, de ne pas se tromper dans l’ordonnancement des choses en mettant bien les bœufs devant la charrue.

Et pourtant…

L’informatique guérit des écrouelles…

Vous le savez, je vous en ai déjà narré quelques épisodes, les tenants de l’immixtion dans l’école d’une discipline informatique passent une vitesse supplémentaire en montant, comme tout bon lobby qui se respecte, à l’assaut des cabinets ministériels, des lieux de pouvoir comme les cercles de réflexion et autres officines parallèles et surtout des médias, toujours prompts à relayer, sans la contester, les paroles des gradés et des experts auto-proclamés.

Ces gens-là n’ont qu’un seul but, celui de donner enfin ses lettres de noblesse à une discipline qui manque de reconnaissance universitaire — disent-ils, en grande souffrance — à travers la création d’un CAPES et d’une agrégation d’informatique, qui permettrait de donner à cette dernière la place qu’elle mériterait dans l’emploi du temps des élèves, du premier degré à la classe de terminale, entre les mathématiques et le cours d’EPS, là, le mardi matin, de 10 h à 11 h !

Quelle pitoyable et dérisoire proposition ! Je vous en reparle…

Pour ce faire, ils sont prêts à tous les arguments les plus fallacieux, à tous les syllogismes. Ils ont compris par exemple, parce qu’ils lisent la presse, que le numérique était vecteur de nouvelles richesses, porteur de nouveaux espoirs et d’innovation dans la société et l’économie, que l’école elle-même modifiait avec retard mais peu à peu sa vision à ce sujet et voyait dans le numérique plus qu’un outil mais une chance, une opportunité pour dépoussiérer de vieilles méthodes et moderniser les enseignements et les programmes. 

Leur raisonnement est donc simple, puisqu’ils n’ont pas réussi à faire croire à tout le monde que le numérique, c’est l’informatique, c’est de dire maintenant qu’il faut enseigner le numérique, donc l’informatique qui en est le socle. Je cite Benoît Thieulin, président du CNN qui s’est maladroitement engouffré dans l’espace ouvert par l’EPI, les informaticiens de l’Académie des Sciences et la Société informatique de France, qui disait dans L’Express : « Une nouvelle culture numérique émerge pour laquelle les gens ne sont pas formés. Il faut donc enseigner un minimum de culture générale dans ce domaine dès le primaire. Tout le monde doit savoir ce qu’est un logiciel et comment il est conçu, par des couches de codes de langages informatiques ». Vous l’avez compris, c’est le syllogisme habituel : une nouvelle culture numérique est nécessaire, l’informatique en est le cœur donc il faut enseigner l’informatique et le code ! 

Non, l’informatique ne guérit pas des écrouelles, comme on veut nous le faire croire, non plus qu’elle ne fait revenir l’être aimé. Non, le code n’est pas le nouvel alphabet ni même la nouvel lingua franca ou le nouvel esperanto comme ses adorateurs ou ceux qui les écoutent, béats, veulent nous le faire croire. L’informatique est certes un domaine scientifique important, au cœur même des problématiques nouvelles du numérique, mais est-ce la seule discipline dans ce cas ? Bien sûr que non ! Nombreuses, très nombreuses sont ainsi les disciplines nées ou qui se sont considérablement développées ces dernières années ou qui sont contemporaines du numérique ou qui y sont incluses qui n’ont pas encore leur place dans les enseignements fondamentaux ou dans le socle commun de compétences et de connaissances. 

À prononcer ce dernier terme, le socle, qui définit de nouveaux objectifs transverses à l’enseignement fondamental, qui rappelle que toutes les disciplines concourent à l’élaboration de la représentation d’une culture scientifique et technique, notamment, tant par les contenus d’enseignement que par les méthodes mises en œuvre, on voit bien tout le dérisoire, comme je vous le disais, de l’introduction d’une nouvelle discipline. On se demande bien, d’ailleurs — preuve supplémentaire, s’il en fallait, du peu de sérieux des lobbyistes en question — à quelles disciplines ils prélèveraient les volumes horaires nécessaires (ce sera du français, des mathématiques, de l’histoire en moins ?) et quels sont les professeurs qui pourraient s’y coller…

Quant à l’idée que l’informatique serait absente des enseignements d’aujourd’hui, c’est une idée fausse bien sûr. La maîtrise des techniques usuelles de l’information et de la communication fait partie de la quatrième compétence exigible pour le socle commun et pour le B2i, aussi imparfait soit-il, les items de laquelle compétence pouvant être validés dans n’importe quelle discipline, des mathématiques à la technologie en passant par la documentation, souvent pionnière en la matière. Par ailleurs, et s’il faut absolument parler des programmes disciplinaires, faut-il rappeler qu’il existe déjà un enseignement optionnel de l’informatique et des sciences du numérique qui devrait être proposé bientôt, si on trouve les professeurs pour les encadrer, à toutes les classes de terminale ? Faut-il rappeler aussi que les programmes de technologie, au premier degré comme dans les collèges, contiennent de très nombreuses références à l’enseignement de l’informatique, dont la compréhension du code ?

Le numérique permet au jeune citoyen d’exercer son libre droit à l’expression publique et universelle

Comme d’autres avant moi ou avec moi l’ont déjà exprimé, comme je ne cesse de le répéter moi-même, la modification fondamentale de cette nouvelle révolution qualifiée de numérique, c’est la chance donnée à chaque citoyen d’accéder à l’exercice de son droit entier à l’expression publique et universelle.

C’est une opportunité incroyable, une chance inouïe et nouvelle dont peut profiter chacun, de donner au monde son opinion. C’est celle dont je profite en ce moment même en en mesurant toute l’importance et la gravité.

On sait bien que l’exercice de ce droit ne se fait pas sans difficultés et que les premiers excès font l’objet, par les pouvoirs économiques et politiques qui commencent à peine à en mesurer les enjeux, d’une censure et d’une répression impitoyables — voir la censure ordinaire au nom d’une morale américaine rétrograde sur les réseaux sociaux, voir les orientations et lois liberticides récentes sur la neutralité des réseaux, sur l’expression en ligne, sur le droit des objets culturels… je vous renvoie à cet excellent article de Xavier de la Porte qui évoque la tentation sécuritaire en matière numérique.

Je suis donc persuadé que l’exercice de ce droit s’apprend, dans le cadre d’une éducation aux médias rénovée, et doit faire partie des nouvelles compétences auxquelles il faut former le jeune citoyen. Je fais entièrement confiance à Catherine Becchetti-Bizot, qui en a compris les enjeux, et à Alain Boissinot qui semble en accord avec elle, pour permettre que les nouveaux programmes qu’on attend avec impatience prennent en compte ces nouveaux apprentissages nés avec le numérique et l’Internet, permis par les manières nouvelles d’accéder maintenant à l’information et de la produire. 

Je leur fais confiance aussi pour que, parallèlement, ils proposent des modifications radicales des examens et des modalités d’enseignement, des postures aux temps et aux espaces.

L’essentiel et l’accessoire

Car il s’agit bien de cela. Que veut-on exactement ? S’agit-il de former des citoyens éclairés à même de comprendre la société dans laquelle ils vivent, d’appréhender tous les enjeux du numérique dont l’essentiel, celui de pouvoir enfin, exercer un droit fondamental, celui de s’exprimer en ligne avec pertinence et expertise, en en maîtrisant tous les tenants, du fond à la forme, c’est à dire y compris la possibilité de comprendre et d’écrire du code ? Ou s’agit-il, a contrario et comme le souhaitent les néo-obscurantistes, d’apprendre l’informatique et le code pour faire de futurs petits développeurs bien dociles et incapables d’une vision globale et d’une culture numérique transversale ?

On voit là toute la différence entre l’essentiel et l’accessoire, entre le principal et le superfétatoire…

Entre les bœufs et la charrue.

Michel Guillou @michelguillou

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Crédit photo : Amb T2 via photopin cc

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En matière de numérique éducatif, le mot « usage » est apparu lorsque les élus des collectivités territoriales, communes et conseils généraux et régionaux, se sont préoccupés, de manière fort légitime d’ailleurs, de rendre compte à leurs électeurs de la manière dont ils dépensaient l’argent public.

Les élus et les fonctionnaires des services en charge de l’éducation entendent, il est vrai, tellement de choses étranges à ce sujet ! Ici il y a encore une bonne vingtaine d’ordinateurs qui traînent depuis deux ans dans leurs cartons, là on a installé trois tableaux numériques interactifs qui ne sont utilisés que comme de vulgaires tableaux blancs, là encore les vidéoprojecteurs ne sont plus utilisés parce que personne ne s’est préoccupé de changer ou de faire changer les lampes usagées, ailleurs enfin les tablettes achetées pour le CDI ne sont jamais mises à disposition des élèves…

Tout le monde sait que c’est vrai… et, malheureusement, pas si rare que ça !

Les raisons de ces gâchis parfois observés sont nombreuses et ce n’est pas l’objet de ce billet que de les énumérer. Disons seulement que les responsabilités sont largement partagées…

L’éducation nationale, largement consciente des siennes et désireuse de rassurer les collectivités à ce sujet et de montrer que l’argent public est bien employé, a rapidement cherché à repérer, valoriser et promouvoir les usages les plus innovants. Tout le monde s’y est mis, le réseau des missions académiques aux Tice, appelées aujourd’hui délégations académiques pour le numérique, et bien sûr le réseau Sceren-CNDP. C’est ainsi qu’est née à cet effet en 2004 l’Agence nationale des usages des Tice qui se décline, çà et là, dans les centres départementaux ou régionaux, en agences locales. En 2011, à l’initiative de la Délégation aux usages de l’Internet, est né l’Observatoire du numérique, centré sur ses usages. Le tropisme pour ce mot d’« usage » est si fort dans le système éducatif que, par exemple, la Délégation académique au numérique éducatif s’appelle, à Grenoble, Délégation aux usages pédagogiques du numérique ! Sic.

C’est une sorte de course fiévreuse aux usages qui se mène ainsi dans les académies… Et ça ne semble pas près de s’arrêter, plusieurs années après. Il n’est pas une réunion qui ne concerne peu ou prou le numérique, dans les académies ou les directions départementales qui ne voit un ou plusieurs inspecteurs ou chefs d’établissement évoquer et glorifier des usages pédagogiques du numérique, sans trop savoir de quoi il s’agit d’ailleurs. Ce mot d’« usage » est ainsi mis à toutes les sauces, le plus souvent pour cacher un manque cruel de culture numérique.

Là n’est pas le plus grave. 

En ne cessant d’envisager le développement du numérique que sous le seul angle des usages libérateurs, plaçant les professeurs dans une posture réductrice et passive d’usagers du numérique éducatif, l’école contribue à rendre ces derniers dépendants des matériels et des ressources qu’on daigne leur offrir, d’une part, des modalités d’enseignement dans les usages modèles qu’on leur présente d’autre part.

C’est une posture toute différente qu’il convient d’adopter pour la formation initiale et la formation continue des professeurs. Il n’est plus possible aujourd’hui, nous l’avons déjà vu, pour chacun, de mobiliser son attention de manière durable et il convient, en toutes circonstances de la mise en œuvre d’apprentissages, à plus forte raison en présentiel, d’adopter une attitude active voire proactive qui ne peut pas se réduire à l’observation ou à la reproduction seules d’un usage, aussi pertinent soit-il.

Cette attitude proactive, qu’on souhaite à l’identique pour les élèves eux-mêmes dans les lieux d’enseignement, porte un nom : l’engagement. Il s’agit bien de cela : dans un monde en perpétuel mouvement, où l’innovation est permanente, s’attacher à faire une observation même attentive des usages est bien insuffisant ; il est nécessaire de devenir sans délai acteur d’un engagement personnel et contributeur d’un engagement collectif.

J’ai déjà évoqué ce problème du temps qui rend caduques les expérimentations itératives et rapidement obsolètes les résultats de nombre de recherches universitaires sur le sujet. Pour avancer sans trop de risques, l’engagement numérique que je propose s’éclaire de la raison et de démarches collaboratives, toujours plus enrichissantes. Confronter ses réussites — et éventuellement ses erreurs — à celles de ses pairs permet presque toujours de progresser, d’en tirer le meilleur.

C’est à cette condition d’un engagement résolu, qui doit s’accompagner de nombreux moments de formation, mêlant la formation tutorée et l’accompagnement en ligne avec des formations plus pratiques en présentiel, où le pair à pair a cette fois la préférence, que l’acculturation numérique de l’école se fera, en douceur, sans trop de heurts…

Mais l’observation d’usages toujours pionniers ne contribue qu’à mettre un peu plus de distance entre la société et les pratiques personnelles des jeunes, d’un côté, l’école de l’autre, et à retarder l’engagement, préalable nécessaire à l’acquisition de cette culture numérique qui produit des acteurs plus que de simples usagers.

S’il vous plaît, qu’on ne parle plus d’usages !

P.S. : Je lis aujourd’hui Alain Finkielkraut qui a encore fait des siennes à propos d’Internet. « Évidemment, ça rend énormément de services » dit-il, lui concédant cette fonction utilitaire du bout des lèvres. La très grande majorité des cadres de l’éducation pensent à peu près la même chose du numérique.

Michel Guillou @michelguillou

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Crédit photo : Lou_:) via photopin cc

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Avertissement liminaire aux lecteurs : vous avez été alertés par le discours convenu et racoleur des médias relayant sans sourciller les campagnes nauséeuses des officines spécialisées, vous êtes donc persuadés que l’Internet est peuplé de terroristes, de pédophiles, de pornographes, de communistes ou d’homosexuels bretons et qu’il convient de protéger les enfants de ces hordes sans foi ni loi par les mesures de filtrage ou de rétorsion idoines.

Vous avez sans doute raison. Mais ce billet n’est alors pas pour vous, passez votre chemin.

Non, les vrais dangers de la rencontre un peu compliquée du numérique, de l’Internet en l’occurrence, et de l’école ne sont pas là.

J’ai toujours honte pour mon école

Faut-il que ces gens-là se détestent ! Faut-il que notre ministre de l’intérieur Manuel Valls ait de mépris pour l’Internet et l’éducation pour imaginer que des gendarmes parrainés par une compagnie d’assurance opportuniste et mercantile sauraient mieux faire qu’un parent ou un professeur pour tenir la main d’un enfant, d’un élève sur les chemins parfois un peu tortueux du réseau mondial !

Je croyais cette affaire terminée, après les nombreux billets scandalisés lus à ce sujet, dont celui où je disais avoir honte pour mon école, après les réactions entendues — je n’ai pas rêvé, je vous assure — dans l’entourage proche du ministre de l’éducation qui témoignaient d’une incompréhension et d’une indignation largement partagées. 

Et puis non, patatras !, aujourd’hui-même, j’apprends que notre vaillant et cyberprotecteur ministre de l’intérieur accompagné de sa cohorte de gendarmes sponsorisés allaient remettre les premiers permis Internet à des élèves d’un CM2 dans l’académie de Lille. 

Si ce n’est pas une attaque en règle contre l’éducation, d’une part, contre l’image même de l’Internet d’autre part, ça, je ne m’y connais plus en matière de cyberguerre ! On en dit quoi, du côté de la rue de Grenelle ? Combien de temps va-t-on tolérer sans se fâcher cette lamentable pitrerie ?

Combien de temps encore va-t-on, sous prétexte de les protéger, s’attaquer aux jeunes, à travers leurs pratiques numériques en réseaux ? 

Au diable l’internet !

Un autre danger sournois qui guette l’Internet est le mépris que lui portent généralement, d’une manière à peine voilée, les élites de ce pays, dans les entreprises parfois, dans les médias, dans les services, dans l’administration en général, dans celle de l’Éducation nationale en particulier.

On les comprend un peu, ces élites déboussolées, ainsi bousculées par ce numérique connecté sur l’Internet où les liens et les échanges sont très loin d’être verticaux d’une part et, à supposer qu’ils le soient, très loin de s’opérer de haut en bas d’autre part. Ce sont des modes de management immémoriaux qui sont ainsi mis à mal par cette horizontalité réticulaire où les médiocres ont le culot de s’exprimer et de donner leur avis.

On a bien entendu les réactions agacées de certains éminents cadres du monde de l’éducation (se reporter à mes articles précédents pour savoir de qui je parle très précisément) au cabinet du ministre même, à l’inspection générale, dans les rectorats et les directions départementales. On a entendu aussi les mandarins de la presse (là encore, vous retrouverez sans peine sur ce blogue les citations de Laurent Joffrin, Denis Olivennes, Éric Fottorino, d’autres avec eux…) s’élever contre cet Internet insupportable qui changeait tout, de la fabrication de l’information à sa diffusion, des rapports des médias avec l’actualité aux relations des journalistes avec les lecteurs, spectateurs, auditeurs…

Et puis, chacun se rappelle — il n’est pas besoin d’aller chercher bien loin dans l’actualité — les attaques indignes des hommes politiques, du président de la République à ses ministres, ou des supposés intellectuels de service contre cet Internet dérégulé et anarchique où la parole est parfois anonyme, ce qui ouvre la porte au déchaînement des élites, et où l’expression libre de l’internaute de base peut parfois, quelle outrecuidance !, trouver du poids, de l’influence et du pouvoir. 

Et que dire des attaques des services de sécurité contre les libertés fondamentales des citoyens, des marchands contre les données personnelles des internautes, des ayants droit contre une certaine vision moderne et ouverte du partage des biens culturels ?

« C’est un problème générationnel violent. La philosophie de certains nouveaux comportements, comme le partage de l’information ou l’échange, est pour eux contre-intuitive »

Ce propos de la directrice d’Ipsos, Dominique Lévy-Saragossi, est rapporté dans ce billet de Laure Belot dans Le Monde, qui cite aussi, à propos de ce sujet du rapport de l’Internet et des élites, Antonin Léonard, cofondateur de la communauté OuiShare :

« Issus de tous bords, les citoyens s’emparent d’Internet pour agir différemment et réinventent la société à leur échelle. Sans même le chercher, ils questionnent l’organisation pyramidale gouvernée par les “sachants” »

Ainsi nos élites, élues ou nommées, auto-désignées parfois, sont à des années-lumière de l’évolution des pratiques et des relations sociales. L’inénarrable Hadopi vient, par exemple, de dépenser récemment 37 000 euros d’argent public pour savoir pourquoi les internautes partagent ! 

S’il fallait encore se convaincre de la méfiance parfois démesurée de certaines élites à l’égard de l’Internet, on lira avec profit cet article du Monde informatique qui raconte que les banquiers veulent interdire à leurs employés d’utiliser les messageries instantanées ou cet autre, sur Le Journal du Geek, qui explique les curieuses motivations des organisateurs russes des prochains Jeux de Sotchi pour interdire aux journalistes d’utiliser leur smartphone ou leur tablette pour filmer !

Accéder à Internet sans Internet.

C’est le pari que doivent, jour après jour, réussir les citoyens de ce pays pour jouir des services en ligne. Internet n’arrive tout bonnement pas chez eux, ou alors à si petite vitesse que l’usage des services publics et l’accès à la connaissance ou à la consommation, pour n’évoquer que ces domaines, leurs sont trop difficiles ou interdits. Rue89 raconte comment les habitants d’un village du Limousin, pourtant pas très jeunes et peu enclins au téléchargement intensif ou aux lectures de vidéos de chats sur YouTube, ont décidé de cesser de payer leurs impôts, Internet sur l’ADSL n’arrivant chez eux que de manière très poussive. Ils réclament avec force leur droit fondamental à l’accès à l’internet, droit que le Conseil constitutionnel a rappelé récemment, même s’il n’est malheureusement pas encore opposable.

Il en va de même dans les établissements scolaires de ce pays qui sont généralement très mal connectés. De fait, la situation est très inégale, d’un collège à l’autre, d’un département à l’autre, d’une région à l’autre. Curieusement, les collectivités territoriales, qui sont en charge de l’équipement des écoles, collèges ou lycées, sont d’autant plus volontaristes sur le sujet que leur territoire est rural ou enclavé. Une certaine manière sans doute de réduire la fracture numérique…

Mais il persiste des coins de France où la connectivité des établissements scolaires est faible, voire très faible. Ainsi, en Île-de-France, par exemple, nombreux sont encore les gros lycées de plus de mille élèves à ne disposer encore que d’une unique connexion à l’ADSL du même type que celle de n’importe quel ménage ! Oh, les choses changent, mais si lentement !

Bien entendu, les écoles du premier degré sont les lieux de scolarité les plus mal équipés et aussi les plus mal connectés et la situation n’est parfois pas très brillante. Il est alors compliqué voire impossible pour les maîtres d’utiliser l’Internet ou, tout simplement, de vérifier l’acquisition de la compétence quatre du socle commun relative à la maîtrise des techniques usuelles de l’information et de la communication.

La gageure est alors de réussir à accéder à Internet sans disposer, de manière officielle s’entend, d’une connexion haut débit. Ainsi, parfois, dans certains collèges ou lycées, on ajoute çà ou là une ou plusieurs autres lignes, parfois de manière sauvage et dérégulée, dans tel ou tel bâtiment éloigné, pour servir aux besoins des salles ou des laboratoires de telle ou telle discipline !

Parfois même, aussi incroyable que cela puisse être — on me l’a raconté —, on préfère accéder parfois en classe à Internet en partageant la connexion en 3G d’un smartphone ! Comme en Afrique, dans certains pays qui ne disposent pas d’une infrastructure en téléphonie fixe !

Il va de soi que les élèves, notamment les plus grands d’entre eux, ont compris depuis longtemps qu’il ne fallait pas attendre quoi que ce soit à ce sujet des établissements scolaires, collèges ou lycées. D’abord parce qu’on leur interdit d’utiliser ou même de brancher leurs tablettes ou ordinateurs quand ils en possèdent et parce que l’usage de leurs smartphones, ces terminaux d’accès au monde (leurs relations sociales, la connaissance), leur est interdit, ensuite parce que les réseaux sont fortement et stupidement filtrés et censurés, enfin parce que les débits sont trop faibles. Les élèves ne se privent généralement pas d’accéder à Internet et notamment aux réseaux sociaux via leurs smartphones (aujourd’hui, plus de la moitié des téléphones des ados de quinze ans accèdent aux données de l’Internet) en toutes circonstances, y compris en classe et même lorsque c’est interdit.

Et surtout parce que c’est interdit !

D’autant que c’est plus rapide.

Vous pouvez vérifier sur Wikipedia si vous voulez !

Voilà une phrase qui ne doit pas être souvent prononcée en classe ou même dans un 3C (centre de connaissances et de culture, ex-CDI). 

Les raisons en sont nombreuses. Bien entendu, les maîtres n’ont pas pris l’habitude d’être contestés en quoi que ce soit dans leur enseignement. Oh, il y avait toujours jadis un élève pour lever le doigt et dire timidement « Je crois que vous vous trompez, monsieur, j’avais lu que Condorcet était bien mort en 93… » mais la remise en cause, si justifiée soit-elle, était rare et risquée ! Elle est maintenant permanente sur les bancs des universités où les étudiants ne cessent de critiquer et contester le discours professoral, surtout lorsqu’il n’est qu’encyclopédique, elle devient maintenant assez fréquente en lycée et même en collège. Ça reste toujours très risqué car l’élève doit alors expliquer comment il connaît précisément telle ou telle notion qui devrait lui rester inaccessible. Il n’est alors jamais facile d’avouer qu’on a, sous la table, de manière furtive et évidemment transgressive, consulté Wikipédia.

La deuxième raison qui explique qu’on n’entend pas souvent la consigne supra, c’est que les enseignants se méfient encore beaucoup de cette encyclopédie collaborative où on ne sait pas trop qui a écrit on ne sait pas trop quoi ! Non, il vaut bien mieux se fier aux encyclopédies des éditeurs encartés et certifiés comme… Microsoft. Sérieusement, je ne caricature qu’à peine. Il est d’ailleurs de bon ton dans les salles de profs de railler les erreurs trouvées dans Wikipédia. Parfois même la méfiance et la médisance viennent des professeurs documentalistes eux-mêmes (elles-mêmes) qui, sous le manteau car la chose n’est pas convenable, en disent le plus grand mal. Il ne viendrait à l’idée d’aucun de ces éminents critiques de corriger soi-même les erreurs lues. Et puis, il y a aussi ces imbéciles qui s’amusent à « pourrir » le web en abusant du droit qui leur est donné de modifier et d’enrichir…

C’est d’autant plus stupide pour plusieurs raisons. D’abord parce que, de plus en plus, les scientifiques, les chercheurs, les universitaires et experts de tous horizons ont appris à contribuer et enrichir Wikipédia et ont compris quel bénéfice ils pouvaient tirer de leur participation personnelle à ce travail de co-construction Ensuite parce que l’intérêt pédagogique d’une bonne éducation aux médias et à l’information n’est pas de copier-coller sauvagement ce qu’on peut lire dans telle ou telle encyclopédie, qu’elle soit matérialisée ou pas, mais de croiser ses sources, de vérifier et de tenter méthodiquement de valider l’information qui est disponible. Enfin, parce que la posture d’utilisateur consommateur de Wikipédia n’est pas la bonne : il convient, a contrario, de se muer — et c’est une démarche pédagogique autrement plus riche — en acteur, en producteur, en contributeur. 

Ce n’est pas la première fois que je réagis pour dénoncer cette posture d’utilisateur, posture qu’on assigne souvent en formation aux maîtres qui finissent par l’enseigner sans trop y penser à leurs élèves. À trop s’attarder sur les usages — ce mot a été promu quand les collectivités territoriales ont souhaité, de manière tout à fait légitime, mesurer qui faisait quoi avec le matériel qu’elles mettaient à disposition des enseignements, une manière pour elle plutôt intelligente de ne pas gâcher l’argent public —  on finit pas ne parler que de ça, en confondant ces usages avec les pratiques professionnelles (drôle de glissement sémantique !) et surtout en assignant à ceux qui mettent en œuvre les outils une posture très passive d’usager et de consommateur.

C’est un danger de plus pour Internet que l’on se borne, à l’école, à enseigner cette posture en oubliant les principes éducatifs qui consistent, dans la vraie vie, à faire des élèves de jeunes citoyens autonomes et responsables, certes, mais surtout actifs et engagés

Les référentiels proposés pour le B2i et le C2i, s’ils ne se restreignent pas à décrire les compétences nécessaires à l’internaute en position d’utilisateur, ne portent pas assez, à mon avis, la réflexion sur les formations nécessaires à mettre en œuvre dans le sens de cet engagement productif et proactif.

« Nous avons besoin d’un Web qui reste entre les mains des citoyens » disait Bernard Benhamou, délégué aux usages d’Internet au ministère de l’Economie numérique, en août dernier dans Libération.

D’une manière générale, la société a surtout besoin d’un Internet neutre et ouvert qui ne fasse pas l’objet de critiques injustifiées, sur lequel de jeunes citoyens pourraient porter un regard innovant, engagé et résolu, pour faire progresser et croître la connaissance et l’économie.

Les vrais dangers pour l’Internet seraient de ne pas y croire.

Michel Guillou @michelguillou

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Crédit photo : Maëka via photopin cc

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La chose m’avait échappé. Ma vigilance s’émousse donc. La vieillesse est un naufrage.

Vincent Peillon, en cinq vidéos mises en ligne, nous explique sur le site du gouvernement, et non sur le site du ministère de l’éducation comme on aurait pu s’y attendre, sa vision de la refondation de l’école. 

Il consacre une séquence vidéo entière et deux minutes et quatorze secondes à faire le point du « chantier numérique pour l’école ». Vous trouverez une copie ci-dessous de cette prise de parole et pourrez vous faire votre propre opinion.

J’ai eu l’occasion déjà d’entendre le ministre de l’éducation sur le sujet en deux occasions, à la Gaîté Lyrique d’une part, au lycée Diderot à Paris en juin dernier, d’autre part. J’avais été frappé, la deuxième fois notamment, de la qualité et de la force du ton employé dans un discours enflammé, lyrique parfois, convaincu, enthousiaste et sincère. J’avais rapporté, dans le billet en référence ci-dessus, quelques-uns de ses propos, rarement entendus sous cette forme dans la bouche d’un ministre, qui plus est en charge de l’éducation, domaine dans lequel la tradition rime souvent avec immobilisme.

Il avait parlé d’enjeux forts, de décloisonnement, de coopération, de modification des espaces et des temps, de transformation historique de la civilisation, d’émancipation du citoyen… et il avait menacé, parlant de la mutation en cours :

« De toutes façons, ceux qui ne veulent pas s’en saisir la subiront. » 

J’avais noté ce jour-là aussi la différence de ton évidente entre ce discours ministériel engagé et les prises de parole alanguies de ceux qui l’accompagnaient. Comme je l’indiquais dans le titre du billet, la fracture numérique était là, béante, dans les aréopages mêmes, autour du ministre.

Aujourd’hui, Vincent Peillon ne nous donne pas la même musique. Du tout.

L’enthousiasme a laissé la place à une lassitude évidente. En deux minutes, sur une tonalité neutre et désenchantée, il débite sans donner l’impression de trop y croire — est-il sur le départ ? — les principaux points de sa stratégie numérique. 

Sur le fond, c’est assez désolant. Du souffle initial, il ne reste rien ou presque : une simple déclinaison de mesurettes auxquelles Vincent Peillon ne semble pas croire lui-même.

Il commence par dire deux mots, pas plus, des enjeux. Mais la dérive sémantique est évidente. Là où il envisageait hier encore de profondes et définitives mutations culturelles, il ne parle aujourd’hui que de ne pas « manquer le virage du numérique » ! Sic. Là où il parlait encore hier d’enjeux démocratiques, citoyens, civilisationnels, il mentionne maintenant l’obligation pour l’école de former aux métiers de demain. Certes.

Il rappelle ensuite l’encouragement à connecter les écoles et établissements au haut débit, apparemment soutenu par la Caisse des dépôts, sans que quiconque ait perçu la moindre esquisse d’un commencement de début de changement à ce sujet. À de très rares exceptions près, les établissements et écoles de France, surtout les écoles mais leurs besoins sont moindres, sont dans un désert numérique. L’accès Internet y est généralement poussif, souvent partagé entre la pédagogie et l’administration, au bénéfice souvent de cette dernière. La très grande majorité des lieux d’enseignement doit se contenter d’une connexion du même type que celle de n’importe quel ménage, qu’il faut partager entre des milliers d’utilisateurs. Les connexions sauvages fleurissent çà ou là dès qu’il y a de forts besoins et les élèves eux-mêmes préfèrent enfreindre les règlements et accéder à Internet via leur smartphone plutôt que sur les postes du lycée où l’accès est poussif et largement censuré. C’est ça, la réalité. J’y reviendrai.

Même si c’est un mot qu’il ne prononce pas, le ministre évoque ensuite de manière très conventionnelle les ressources pédagogiques. Il mobilise, dit-il, de gros moyens pour soutenir la filière industrielle privée de conception de logiciels pédagogiques. Ce n’est ni nouveau, ni innovant. Cette filière a démontré, à de nombreuses reprises, depuis plus d’une décennie, son inaptitude à produire à la fois des ressources de qualité et à surtout changer ses modèles de conception, de validation et de distribution en les adaptant au numérique. Bref, ça ne sert à rien. Là où on attendait qu’on valorise et organise le flux de ressources produites par les enseignants eux-mêmes, le ministère propose de gaspiller l’argent public à soutenir une industrie moribonde et totalement ringarde.

Vincent Peillon dit un mot ensuite de la formation — c’est peut-être le moment le plus tristounet et déprimant de sa ritournelle — des professeurs qui doivent être capables, dit-il, d’un usage (sic) pertinent des nouvelles (sic encore) technologies. Là où s’attendrait à ce qu’il impulse la formation de nouveaux maîtres compétents en phase avec leur temps, acteurs de nouveaux apprentissages innovants, il leur propose a contrario une posture soumise à la consommation des maigres et navrantes productions des marchands. Il s’attarde sur la formation initiale des maîtres en annonçant la modification des programmes dans les ESPE. Ah bon ? Pour ma part, je n’ai strictement rien vu passer à ce sujet. Je vous l’ai dit, ma vigilance s’émousse sans doute et je veux bien qu’on me contredise mais je n’ai rien lu ou vu à propos de ces lieux de sacralisation des disciplines qui puisse me faire penser à des modifications substantielles des contenus de formation, d’une part, à des croisements ou des rencontres interdisciplinaires d’autre part. Rien. Les professeurs formateurs des ESPE ont-ils compris qu’il devenait « à la fois possible et nécessaire, grâce au numérique, d’enseigner autrement », comme le propose fort à propos Alain Boissinot ?

Vincent Peillon dit aussi réserver des postes à des professeurs formateurs dans les académies, ce qui, là encore, ne constitue en rien une nouveauté.

Les missions du CNDP sont rappelées, dans l’outillage (sic) des professeurs, l’accompagnement de ces derniers et des parents, le tutorat des élèves de l’éducation prioritaire. 

Vincent Peillon termine en rappelant l’existence de la vingtaine de collèges numériques expérimentaux connectés — ce qui est bien la démonstration que les autres ne le sont pas — dont il dit sans rire que 50 % des enseignements y sont assurés « avec l’usage du numérique », ce qui, à n’en pas douter, constitue un recul pour certains d’entre eux. Pour ma part, j’ai déjà dit tout le mal que je pensais de cette lamentable et ubuesque expérimentation qui donnait du grain à moudre aux plaintifs et aux rétifs tout en faisant faire au numérique éducatif un singulier saut de quinze ans en arrière.

Mais tout va bien, dans ces collèges, nous dit le ministre, on obtient de très bons résultats. Nous voilà rassurés !

On pouvait s’attendre qu’il dise un mot, comme il l’avait fait précédemment, du formidable enjeu du chantier des programmes qu’il a confié à Alain Boissinot. Pas un mot ! On attendait qu’il évoque, car ça constitue à mon avis un formidable levier pour le changement, le socle commun de compétences, les nouvelles formes d’évaluation, les examens surtout dont l’urgence commande qu’ils évoluent avec les programmes. Rien, pas un mot non plus, le numérique attendra !

Comme le disent en commentaire sur Twitter quelques-uns des observateurs les plus pertinents, on a l’impression que le virage du numérique est déjà loin dans les rétroviseurs, que personne ne s’en est encore aperçu.

On espère juste qu’il n’y aura pas trop de platanes à éviter sur la route de l’école.

Michel Guillou @michelguillou

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Crédit photo : mollyjolly via photopin cc

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C’est vrai, ces derniers temps, il n’a pas été aisé de montrer à l’égard de l’Internet et ses services une grande confiance. Entre les pratiques attentatoires des services de sécurité américains à nos comportements en ligne les plus intimes, sous prétexte que nous serions des terroristes en puissance, les lois liberticides votées par nos députés et les pratiques tout aussi scandaleuses des marchands qui font commerce gras et juteux de nos données personnelles, il convient pour le citoyen, le simple consommateur comme le citoyen numérique ou l’acteur le plus engagé, de montrer une vigilance raisonnée et de prendre, en conséquences les précautions élémentaires et nécessaires. 

Vous me connaissez : hors de la raison, point de salut ! Je refuse — j’en fais une question de principe — d’accorder quelque crédit que ce soit aux chantres frénétiques du tout sécuritaire, d’où qu’ils viennent, qu’ils fassent commerce économique, politique ou idéologique de la peur ou qu’ils se fourvoient, de manière inconsciente le plus souvent, dans des solutions inadaptées au problème ! 

« Vous avez le droit de garder l’anonymat. Tout ce que vous publierez pourra être retenu contre vous ». C’est ainsi que, pour faire un bon mot sans doute, Trend Micro, qui fait commerce de sécurité informatique pour la famille comme pour les entreprises, introduit une infographie très anxiogène relative aux risques que chacun peut prendre en publiant sur les réseaux sociaux.

La consigne de l’expert spécialiste éminent en sécurité est limpide : sur Internet, sur le web, sur les réseaux sociaux, n’écrivez rien, ne publiez rien, ni vidéos, ni photos, ni textes bien sûr, bref taisez-vous et fermez-la. Et si vous ne pouvez pas faire autrement, si les pulsions sont trop,fortes, ne dites rien de qui vous êtes, ne dévoilez rien de votre identité, n’assumez rien, mettez un masque, signez de n’importe quel pseudo, Dark Vador, Fée Clochette, Germaine, au choix, peu importe..

Merci M. Trend Micro. 

Mais ce marchand n’est pas, loin de là, le seul à nous faire la morale et à vouloir nous dicter notre conduite. J’ai déjà évoqué, dans un billet récent, la naissance simultanée et curieuse de tous ces sites consacrés à l’éducation aux médias, y compris là où on ne les attendait pas… J’y expliquais notamment pourquoi il était vain, le plus souvent, de vouloir faire la leçon, par exemple, à des adolescents à propos d’une supposée vie privée qu’ils devraient préserver, incapables qu’ils sont — c’est comme ça, c’est de leur âge — de tracer la ligne qui séparerait cette dernière de la vie publique qu’ils mènent. Il en va de même de leur identité, de leur adresse, de leur numéro de téléphone, de leurs secrets, de leur avis sur tout dont ils n’imaginent pas se priver tant il est important pour eux d’être (re)connus et surtout populaires.

Ce n’est pas l’objet de ce billet que de revenir là-dessus. 

C’est d’anonymat qu’il s’agit, celui que d’aucuns, les marchands et les sites institutionnels d’une part, certains des militants de l’Internet d’autre part à l’unisson des premiers, conseillent d’adopter pour se garantir et se protéger des méchants. Je sais, car on va m’opposer ces arguments, que choisir l’anonymat se justifie parfois, que c’est une manière d’exercer sa liberté d’expression, dans les cas rares où cette dernière est déjà terriblement menacée. 

Il n’empêche, choisir d’être anonyme en ne signant pas ou en choisissant un pseudonyme abscons et interchangeable, c’est toujours se priver un peu de sa liberté. Et il n’y a pas de luxe et de plaisir plus grands que de s’exprimer librement, sous son vrai nom, celui qu’on a reçu de ses parents, au seul risque d’être contredit voire insulté.

Contre tous ceux qui s’attaquent à nos données personnelles et font profit de leur marchandisation, qui abusent de notre bonne foi ou de notre liberté, la solution n’est certes pas le repli sur soi, l’anonymat, la construction d’un bunker, le chiffrement ou les VPN (lisez donc ces conseils). Je m’y refuse, pour ma part, et surtout refuse qu’on en fasse pour nos enfants, nos élèves, à l’école, une consigne éducative, comme le préconisent ceux qui se mêlent de tout.. Non, la solution est une alternative finalement assez simple :

  • cesser d’utiliser l’Internet ;
  • exercer ses droits à s’exprimer et publier sous son vrai nom, en toute responsabilité.

Il n’y a pas d’autre possibilité, il faut vous y faire. Tout autre choix est un renoncement, un abandon, une privation volontaire d’un peu de sa liberté.

« L’essentiel est de garder conscience et de définir soi-même ce que l’on est prêt à consentir et ce que l’on veut préserver. »

J’agrée pleinement aux propos de Luc Bentz ci-dessus extraits d’un de ses derniers billets. Signer de son vrai nom est ce qu’il faut préserver d’abord, et je suis certain qu’il en conviendra avec moi.

Michel Guillou @michelguillou

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Crédit photo : ST E PH/ EN _G via photopin cc

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La chance

Il m’a été permis d’assister — merci aux gentils organisateurs —, les 11 et 12 décembre derniers, à un événement de belle facture. De très belle facture, même. Contrairement à d’autres manifestations sur le même sujet qui semblent s’essouffler, le colloque de l’An@e, intitulé « Boussoles du numérique », qui traitait en cette première année des orientations, peut s’enorgueillir de la qualité des plateaux, tables rondes et ateliers qui ont été proposés et des échanges ou paroles qu’on y a tenus.

C’était à Bordeaux-Cenon, ça a duré deux journées. Deux belles journées. Deux journées de promesses pour demain.

Les couloirs et les traverses

C’est de plus en plus souvent comme ça. Et c’est tant mieux. Le numérique propose ainsi à ceux qui s’y baignent des moments, des lieux et des espaces confortables  pour y mener des débats et des échanges. On saute aisément du virtuel, sur Twitter, aux échanges IRL avec un verre de haut-médoc à la main.

C’est ainsi que vont les choses avec le numérique. Ce qui a de la valeur est plus humblement posé au sol ou même souterrain que porté sur un piédestal ou une estrade. Ce qui enrichit vient plus souvent d’â côté ou en face de soi que de plus haut.

J’ai donc pris beaucoup de plaisir à échanger, au-delà des temps collectifs, de manière informelle, particulière et plus intime avec tous ceux qui ont participé à ces journées, des professeurs des écoles comme des inspecteurs généraux, des universitaires comme des élus, des professeurs de collège ou de lycée comme des responsables Tice, des IPR comme des responsables des collectivités territoriales ou des journalistes.

Une évidence : les experts s’effacent et s’estompent. Pas question de faire tomber les têtes, bien sûr, mais certains égos n’ont d’autre choix que de mettre un bémol à leurs supposées prétentions. La plupart d‘entre ceux qui se reconnaissent dans ces aréopages ont compris — c’est aussi une leçon de ce colloque — qu’il est maintenant temps d’entendre, de soutenir et valoriser les initiatives, les engagements, les approches vraiment nouvelles du numérique éducatif, venant de toutes parts.

Et c’est ce qu’ils ont fait. Et c’est ce qui s’est passé.

Les perspectives et l’innovation

J’arrive un peu après la bataille. Mes camarades et complices Jean-François Ceci, Malika Alouani, Jean-Paul Moiraud, Gilles Le Page ont déjà tout dit sur Educavox. D’autres, fort nombreux, je pense en particulier à François Jourdain, Dominique Provot, Isabelle Martin, Anne Lehmans, Élise Chomienne, Michelle Laurissergues elle-même, d’autres encore que je connais et qui commentaient à distance, faute d’avoir pu se libérer, d’autres encore plus nombreux sur place que je ne connais pas ont fait vivre le fil Twitter derrière le mot-balise #boussoles13. Des moments d’émotions diverses, de l’enthousiasme, de la passion, du désir mais aussi de la déception, de la rancœur rarement… Surtout des idées, beaucoup d’idées, des idées farfelues parfois mais aussi beaucoup d’autres, réalistes et vraiment innovantes.

L’innovation était sur les comptoirs, nous disaient les organisateurs. Elle était aussi dans la salle, voir ci-dessus. Les élèves en furent les prosélytes privilégiés, magnifiquement encadrés par Isabelle Martin et ses collègues. Ils nous ont décrit leur école numérique, celle qu’ils souhaitent, qu’ils appellent de leurs vœux. Chacun a pu ainsi prendre conscience de la différence de ton, d’enthousiasme, de couleur et surtout de substance et de culture entre ce que ces élèves, de collège comme de lycée, ont proposé et l’approche affichée par les adultes qui semble, malgré qu’ils s’en défendent, encore bien frileuse.

Sur les tables rondes, on a évoqué les modifications fondamentales de l’école numérique : les temps, les espaces, les postures, les programmes donc les connaissances et compétences attendues sont au cœur des réflexions. Malgré tout, il y a encore trop souvent derrière ces paroles et ces mots forts beaucoup de conventions, beaucoup d’effets de manches, derrière ces représentations beaucoup de fragilité, trop peu d’engagement réel provenant de l’institution comme des collectivités.

La peur du numérique et de l’Internet est encore bien présente pour tous, à commencer — et c’est le plus inquiétant paradoxe qui soit — chez tous ceux qui veulent la combattre. Le numérique n’est perçu que comme un « outil au service de la pédagogie » par les responsables académiques quand tous ceux qui réfléchissent à ce sujet depuis des années, à commencer par le président du Conseil supérieur des programmes soi-même dont les paroles ont été rapportées sur l’événement, ont démontré au contraire que la pédagogie sera profondément bouleversée par la dimension paradigmatique du numérique.

On s’est encore, à mon avis, trop attardé à regarder en arrière, ou à proposer des pauses (l’expérimentation, l’évaluation, les usages) qui mettent, à chaque fois, un coup d’arrêt à l’engagement numérique de l’école.

J’aimerais, pour faire bonne mesure, pondérer un peu les propos ci-dessus qui peuvent paraître négatifs. Je suis comme les journalistes et parle plus volontiers des trains en retard que de ceux qui arrivent à l’heure. On était bien à l’heure, à Cénon, de ce point de vue. J’y ai entendu des mots, j’y ai vu des démarches, j’ai été le témoin de résolutions enthousiastes ou d’enthousiasmes résolus, allez savoir, qui ne laissent aucun doute, malgré les freins encore trop visibles, sur la volonté de l’école d’avancer sur ce sujet.  

Les enjeux

« En cela, la pédagogie de la « guidance » qui oriente patiemment l’intelligence des apprenants dans la forêt des savoirs numériques n’a rien à céder aux rigueurs doloristes des tenants de la transmission des contenus. Apprendre à apprendre n’est pas une tâche triviale et fonctionnelle qui dévaluerait la noble posture du professeur omniscient. Elle ne se contente pas de laisser libre cours aux apprenants en les laissant se débrouiller tout seuls, sans règle ni méthode, dans le flux chaotique des informations numériques et les si nombreux attraits de la dispersion. »

C’est de Dominique Cardon, non présent à Cénon, qui se préoccupe enfin d’apprentissages numériques et d’éducation, dans un dossier tout récent « Apprendre/désapprendre. Sur la ligne de crête des apprentissages numériques » dont je vous recommande la lecture. Même s’il se trompe, à mon avis, en faisant en conclusion la promotion excessive d’un code rédempteur dont il dit, après d’autres, de manière très convenue et, à mon avis, inexacte, que c’est le nouvel alphabet, il dit l’essentiel ou à peu près à propos d’apprentissages avec le numérique. C’est de cela qu’il sera question, j’espère, l’an prochain, à Cénon. Tout est dit : qui veut enseigner le numérique, par le numérique, avec le numérique n’a plus à s’expliquer ni à convaincre. Sa démarche est légitime, basta.

Dans un autre billet tout récent « Les compétences du 21e siècle » qui mérite, du point de vue des enjeux, toute notre attention. Mario Asselin, blogueur québécois notoire, reconverti dans la politique pour mettre en œuvre l’école numérique, évoque les métiers de demain,  ceux qui émergeront de la société numérique :

« Les travaux des chercheurs néerlandais et américains illustrent, avec éloquence, les exigences d’une société qui valorise la communication et l’échange d’informations via les nouvelles technologies, mais aussi et en même temps, une posture proactive, critique et créative dans la vie professionnelle. Nous sommes désormais bien loin de la société industrielle et c’est une réalité que nous ne saisissons malheureusement pas encore pleinement. »

Communication, échanges, information, proactivité, critique, créativité, voilà les maîtres mots de nos navigations numériques — certains parleraient d’errances voire d’explorations — à venir.

Les navigations

Vivement l’an prochain, histoire de ne pas naviguer à vue…

Michel Guillou @michelguillou

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Photo : Michel Guillou